Rue d'Ulm

Portrait germanopratin de Dominique Noguez, à l'occasion de la sortie de son roman L'Interruption.
Par Arnaud Viviant
le Vendredi 15 Mars 2019

doguesDécidément, Onfray est à la fête ces jours-ci ! Sollers le ridiculise dans son nouveau roman Centre, sous un pseudonyme qui lui va à merveille : « Prenez Toupet, par exemple. C'est un brave garçon, qui ne perd pas une occasion de rappeler que son père était ouvrier agricole. Il a conçu très tôt une vive aversion contre des enseignants curés catholiques. Cette aversion obsédante l'a conduit à détester Freud et à vomir Sade (...) Du coup, les magazines le célèbrent et lui consacrent des pages entières avec photo au milieu de publicités coûteuses. O Province ! Je ne sais plus d'où vient ce gigantesque Toupet. De l'Orne ou de l'Yonne, je crois, à moins que ce ne soit de la Somme. Il n'a jamais vu l'océan, c'est clair ». Et dans L'Interruption, roman sur la philosophie comme il est indiqué en quatrième de couverture, ce qui pour une fois est vrai, Dominique Noguez y met encore moins de forme : « Onfray ? Subversif au début, athée courageux, puis de moins en moins regardant avec l'exactitude, mentalité de charlatan, grossiste en sophismes et à-peu-près. Puis narcissique et susceptible. Et de plus en plus péremptoire. Gourou pour les nains de l'audiovisuel. Boeuf voulant se faire aussi vif que la grenouille et restant boeuf. » Quand je lui demande si son éditeur, Flammarion, qui est aussi celui d'Onfray (mais qui ne l'est pas à Paris ? Même Gallimard s'y est mis à la surprise générale) n'a pas fait pression sur lui pour qu'il retire ces lignes, Noguez réplique sèchement : « Il ne manquerait plus que cela ! » Pas de doute, ils sont cools, nos vieux.

Après deux khâgnes à Bordeaux, où Philippe Lacoue-Labarthe l'a précédé de deux ans, puis une à Louis-le-Grand, Dominique Noguez intègre la rue d'Ulm pile-poil l'année de ma naissance. Son « caïman » s'appelle alors Louis Althusser. Sous la direction de Vladimir Jankélévitch, il commence une thèse sur l'humour qu'il ne finira jamais, mais qui orientera et nimbera toute son oeuvre (romans, essais, poèmes) d'une certaine potacherie jusque dans l'érudition la plus vétilleuse. Je me souviens encore de ma surprise quand dans un de ses livres, L'Arc-en-ciel des humours (Hatier 2000), il faisait de Chris Marker l'auteur du célèbre : « L'humour est la politesse du désespoir ». Certes, Noguez est un spécialiste incontesté du cinéma expérimental mais cela paraissait d'autant plus surprenant que Claude Gagnière, dans son Bouquins des citations, attribuait cette phrase à Georges Duhamel. Eh bien, quatorze ans plus tard, Dominique apportera la preuve éclatante, magnifique et haletante dans un autre de ses ouvrages, La Véritable Origine des plus beaux aphorismes, qu'il avait raison. Mais revenons un instant à la rue d'Ulm. Bientôt, c'est Mai 68. Et à la date du 6 juin, Dominique Noguez écrit dans son Journal : « Mes velléités d'articles sur la police se conjuguent maintenant dans la volonté de faire une longue chronique où se mêleraient tous les tons, sérieux et ironique, calme et pamphlétaire. Basse besogne, mais à laquelle un intellectuel ne peut se dérober. Polémiquer ou critiquer en clair sans tarder vaut peut-être mieux que réinventer une énième fois le roman pour une poignée d'esthètes ». 

Tout juste rentré du festival de Cannes où il s'était rendu en compagnie de Jean-Louis Bory (il a raté un retour en voiture avec Alice Sapritch et le même), Dominique Noguez va effectivement s'y employer ; et cette charge sans appel contre le pouvoir gaulliste paraîtra, hasard ou pas du calendrier, le 18 juin 1968 dans le journal Combat. Près d'un demi-siècle plus tard, j'observe la haute silhouette du même intellectuel avancer d'un pas raide et rapide sur le boulevard Saint-Germain, entre Odéon et Mabillon. Il rentre chez lui où nous avons rendez-vous. Je suis un peu en avance. De dos, avec son long manteau bleu et sa sacoche en cuir, il ressemble à ces professeurs – « hiboux sérieux jusqu'à l'éternité » – de khâgne dont il est beaucoup question dans L'Interruption, ce nouveau roman impeccable pour lequel on espère plus qu'une poignée d'esthètes. Et en même temps, comme dirait notre Président... A quoi pense-t-il en marchant, Noguez ? Peut-être à l'autre titre qu'il a failli donner à son ouvrage, Fini de rire, comme il me l'apprendra tout à l'heure. Peut-être à ses nuits. Dans l'ascenseur qui mène à son appartement, il m'avoue qu'il prend des somnifères pour dormir. « C'est mauvais pour la mémoire », me dit-il. Je lui rétorque que la mémoire est une valeur très surévaluée en littérature, ce qui ne semble pas avoir l'air de lui plaire. Noguez n'est pas très SFCDT, comme dirait Stendhal. Il y a des choses qui lui tiennent à coeur, et cela constitue sa force. Chez lui, il me montre une photographie prise par Gérard Manset. Je me souviens que le héros de L'Interruption Adrien Delcourt connaît par coeur la chanson « Revivre », dont les paroles résument assez bien le livre. Lequel ressemble aussi un peu au récent 4321 de Paul Auster. Comme l'Américain, Noguez imagine un personnage qui aurait les mêmes prémices biographiques que lui (khâgne, Ulm, Jankélévitch...). Mais là où Noguez va devenir écrivain et professeur de cinéma à l'université Saint-Charles (où il aura pour étudiants les frères Larrieu qui adapteront beaucoup plus tard à l'écran son gros roman Les Derniers Jours du monde), Delcourt est philosophe et vise, la soixantaine arrivant, une chaire au Collège de France. « J'ai eu l'idée de ce roman un jour que je marchais à l'ouest de Paris. Il y avait des arbres, des fleurs, j'entendais le chant des oiseaux, et j'ai éprouvé soudain un immense sentiment de déconnexion. J'avais un autre roman en chantier. Je l'ai interrompu pour me mettre à celui-ci ». Dans ce récit on ne peut plus germanopratin, l'auteur de Comment rater complètement sa vie en onze leçons, en narre une qui n'est ni tout à fait la sienne, ni tout à fait une autre, ni complètement ratée, ni complètement réussie. « Dans le Quartier Latin vivent environ dix-mille intellectuels. On ne se souviendra que de deux d'entre eux » me dit Noguez avec un petit sourire, qui doit être aussi celui de Delcourt dans les dernières pages de L'Interruption.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page