Nantes lève l'encre

Du 5 au 8 mars derniers, le festival Atlantide – Les Mots du monde à Nantes portait haut l'étendard d'une littérature libre. Transfuge y était.
Par Damien Aubel
le Vendredi 20 Mars 2020

atlantide« Le talent tutoie » : le brave abbé Mugnier, échotier en soutane de la vie littéraire d'antan, ne parlait pas d'Atlantide. Mais sa jolie formule bien frappée pourrait figurer au fronton du Lieu Unique qui accueillait, sous son bulbe de Sainte-Sophie des biscuiteries, l'édition 2020 d'Atlantide. Soit une belle brochette d'écrivains insolemment doués, sous la houlette fervente et vigilante d'Alain Mabanckou, qui réunit tout ce petit monde dans une atmosphère où les formalités sont remisées au vestiaire, ou dissoutes dans les infinies conversations qui se nouent au bar. Une fraternisation qui n'est que la partie émergée d'une autre communauté, plus essentielle. Celle des mots.

Ceux parmi lesquels on se réfugie, comme l'Américain Joe Meno qui rappelait que les bibliothèques étaient des havres contre l'accélération fébrile du monde. Comme une société parallèle, mais qui admettrait tout le monde, puisque, soulignait Abd Al Malik, qui parlait de Méchantes blessures, le « langage peut me donner, et nous donner, du courage. » Une communauté élargie qui ne se restreint d'ailleurs pas aux mots puisqu'on a pu animer une rencontre, aux couleurs de Transfuge, avec le brillant entomologiste de la décadence et du porno eighties, le romancier suisse Frédéric Jaccaud, mais également les tout aussi brillants dessinateurs Fred Blanchard et Frederik Peeters. 

Mais les communautés ne sont pas toutes idéales. Mécanismes d'exclusion, jeux de domination et de défiance, tels sont les symptômes de la fragilité de toute entreprise collective. Rupert Thomson, questionné par Josyane Savigneau sur les héroïnes de son dernier livre, Claude Cahun et Marcel Moore, rappelait que le surréalisme n'était guère tolérant à l'égard des individualités trop fortes... Une hérésie à Atlantide, puisqu'il s'agit précisément de pousser les murs. Ceux des frontières, bien sûr, les écrivains venant des quatre points cardinaux, mais ceux aussi de la forme. Guillaume Lavenant, lors d'une table ronde consacrée aux premiers romans, insistait ainsi sur le lien nécessaire entre des partis pris d'écritures à la limite de l'expérimental (au futur, à la deuxième personne du pluriel) et une ouverture du livre, au-delà du pur jeu littéraire. Et les lectures qu'on a pu entendre lors de la soirée contre la censure, le 7 mars au soir, en l'honneur de Selahattin Demirtas, ont amplement fait la démonstration que le politique peut être poétique, et réciproquement.

Le lendemain, en écoutant Didier Daeninckx, on repensait à cette internationale des écrivains libres – au moins dans leurs mots. Ces écrivains qui lèvent les chapes de plomb. Font vaciller les pesanteurs de la censure ou des mythes d'une Histoire trop consensuelle, qui écrase et occulte la vérité. Ces écrivains qui comme Didier Daneninckx mettent à nu, et tant pis si ça gratte, les « points aveugles » des récits nationaux. Et dans la pluie battante et nantaise du dimanche, en regagnant la gare, on avait l'impression, en laissant dernière nous le Lieu Unique, dont le sommet se dresse comme une mâture, de quitter une nef des fous – de fous des mots et de liberté... 

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