« Mon père était un être silencieux »

C'est Erwan Desplanques, le lauréat du nouveau Prix Récamier, qui récompense une oeuvre d'un écrivain de moins de quarante ans. Alors qu'il reçut le prix à quelques pas du prestigieux restaurant où se sont tenues les délibérations du jury, nous avons rencontré le jeune romancier pour parler de L'Amérique derrière moi.
Par Damien Aubel
le Mercredi 10 Avril 2019

erwanEtrange et cruelle comptabilité de la vie. Le père du narrateur va mourir, sa femme lui annonce qu'elle attend un enfant. Une mort, une naissance. Tout le texte d'Erwan Desplanques, écrit avec une acuité intransigeante soudain bousculée par des bouffées d'absurde, repose sur une balance comparable. Entre le récit des derniers jours du père, et le passé plus ou moins lointain : l'enfance du narrateur, la mémoire des générations antérieures. Entre la France et les Etats-Unis : le père se veut, se rêve américain, lui qui vit à Reims. L'Amérique derrière moinavigue toujours avec une belle maîtrise entre deux eaux.

Le texte a manifestement une teneur personnelle très forte. On est dans le roman ou le récit ?

Je voulais que le livre soit sur le fil entre les deux, qu'il y ait une ambiguïté, une hésitation. Le livre est très personnel, mais j'ai gommé certains effets de réalité : le narrateur est journaliste, comme moi, mais je ne suis pas entré dans les détails. Je ne voulais pas écrire mes mémoires à trente-huit ans ! Il y avait dans ma propre famille quelque chose de très romanesque, que je voulais décrire avec les armes du roman. Mais pour tout vous dire je me fiche un peu de l'étiquette accolée au livre : quand je lis un Emmanuel Carrère ou un Annie Ernaux, je ne me demande pas si c'est un roman, un récit ou une autofiction...

L'écriture est précise, analytique, avec une tenue toute classique... Des qualités qui n'allaient pas nécessairement de soi dans un livre qui touche autant à l'intime...

La grande question dans le traitement de la matière autobiographique a consisté à trouver la justesse d'expression. A placer le curseur au bon endroit. Je ne voulais pas esquiver l'émotion par une pirouette, en pratiquant simplement l'ironie et la mise à distance. Mais je ne voulais pas non plus déborder dans le dolorisme ou la complaisance. Et ça se joue parfois à un paragraphe, voire à une phrase. C'est comme au cinéma : vous pouvez avoir un plan magnifique, mais s'il dure une seconde de plus, il devient ignoble, obscène... Les pages sur la mort du père, sur le deuil, il fallait les écrire, mais en trois paragraphes, pas en trente pages. Il fallait donc trouver la façon de dire les choses sans rien épargner au lecteur mais en gardant une certaine réserve, en restant dans la suggestion. Condenser, ramasser le texte pour arriver à un maximum d'efficacité, c'est quelque chose qui me vient de la lecture et de l'écriture de nouvelles. 

Certaines de vos phrases ont la concision, la clarté, d'aphorismes...

L'écriture me permet de condenser des émotions qui me paraissent ambivalentes ou obscures et de les éclairer d'une phrase lumineuse. Non seulement on comprend ce qu'on a vécu, mais on reprend le contrôle sur ses émotions. C'est le côté thérapeutique de la parole, même si je ne confonds pas la littérature et la thérapie... Et puis il y a cette joie indescriptible qu'on éprouve lorsqu'on parvient à résumer un sentiment de détresse, de deuil ou de mélancolie. Vous parliez d'aphorismes, et je me sers souvent de citations, même dans la vie quotidienne. Ca peut être le Journalde Jules Renard, ou les fragments d'Eric Chevillard sur son site.

Au coeur du livre, il y a ce qu'on pourrait appeler la langue « paternelle », l'anglais, qui obsède votre père. Pourquoi ?

Mon père était un être silencieux, mutique. C'est là qu'il incarne un peu sa génération, celle du « never explain, never complain », qui n'exprime pas ses sentiments. Alors qu'il me semble que ma génération est beaucoup plus à l'aise avec la parole. Les seuls moments où mon père nous parlait il le faisait en anglais. Pour lui c'était la seule langue vivante à ses yeux, contrairement au français qu'il devait voir comme morte, compassée. Et puis il y avait une affaire de pudeur : il nous envoyait ses cartes postales en anglais, sans doute était-ce la seule façon pour lui d'exprimer un sentiment sincère. 

L'histoire de votre père, et la vôtre donc, sont prises dans une Histoire plus vaste, celle des guerres du XXe siècle, comme un jeu de résonances...

C'était l'axe essentiel de mes notes de travail. Je voulais comprendre en quoi le rapport des générations qui m'ont précédé à l'Histoire et à la guerre trouvait en moi des échos – ou non... Je suis d'une génération qu'on dit être témoin de la fin de l'Histoire, une génération qui, à vingt, trente ou quarante ans, demande des comptes sur des expériences qui ont été traumatiques, mais qu'on a tues. 

L'Amérique derrière moi, Editions de l'Olivier, 176 p., 16€

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