Luc Lang, un très beau prix Médicis

C'est l'un des plus beaux romans de la rentrée française qui vient de recevoir le prix Médicis, La Tentation de Luc Lang nous livre le récit puissant d'un homme, chasseur et médecin, qui renaît à lui-même.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 08 Novembre 2019

luc langDifficile depuis Proust de l'ignorer, le roman est un bal de visages connus que le temps martèle, et que l'auteur et le lecteur essaient, si ce n'est d'élucider, du moins de reconnaître. Luc Lang se fait on ne peut plus proustien dans La Tentation : errance physique et introspective d'un homme, François, parmi les souvenirs, les paysages et les visages qu'il crût familiers. Le chapitre d'ouverture, d'une superbe maestria, trace la ligne qu'il franchit, point de non-retour pour cet homme d'expérience : chasseur, il apparaît face à un cerf, « campé dans une splendeur héraldique ». Un cerf que pour la première fois de sa vie de chasseur, il manque et blesse. Lui, le médecin, choisit alors, non pas de l'achever, mais de le soigner. Et de bouleverser ainsi l'équilibre sur lequel il a fondé sa vie : en ville, à Lyon, il répare les corps, à la montagne, en Savoie, il les abat. Quelle est la troisième voie ? Dans ces superbes premières pages, Luc Lang fait renaître un homme, et comme dans la parabole annoncée en titre, lui indique la possibilité de renouveau ou de fin. De grâce, pourrait-on dire à propos de ce roman éminemment marqué par le christianisme, jusqu'au titre. 

A cinquante-six ans, François est un homme de gestes. Chirurgien, chasseur. Les nombreuses pages que Lang consacre à mettre François en action, au bloc ou à la chasse, sont sans doute les plus belles de ce roman : « Il entame la translocation de l'index, il n'éprouve plus aucune fatigue, il est tout entier absorbé dans sa maîtrise, il est un, il est souverain, tendu vers la perfection de l'acte, il est au centre de sa vie et de sa compétence, dans la plénitude du temps présent. Quelque chose comme de la joie. »

Avec des mains pareilles, il croit maîtriser le monde. Hubris naturel du patriarche. Mais naît sous ses yeux, un monde qu'il ne saisit pas, et qui l'exclut. Cette modernité, passion de l'argent et de la technique, le fait se sentir « vain et inutile ». Comme lui font comprendre sa fille Mathilde et son fils Mathieu. L'une amante d'un golden-boy  voyou, l'autre, financier et adepte de placements à risques. Ces personnages existent assez peu si ce n'est comme idées et forces démoniaques. Mais ils offrent à François les miroirs de sa douloureuse introspection. Car les seuls prénoms de ses enfants annoncent le catholicisme qui baigne ce roman, et la lutte que François engage avec la Trinité qui l'entoure : le fils, le saint-esprit de la fille et ce dieu qui, sous toutes ses formes, lui vole sa femme adepte de couvents. Ce singulier couple qu'il forme avec Maria, d'une riche ambiguïté, cette femme cheminant entre la folie et la cruauté, la sensualité et la médiocrité, révèle beaucoup de l'errance de cet homme. 

 La tentation se présente donc de prime abord comme le roman de l'implosion d'une famille, de la fin des illusions, tel que Luc Lang les écrit depuis plusieurs années, notamment dans le très beau dernier Au commencement du septième jour

Mais François le répète tout au long du roman, il est trop tard pour quitter cette femme qu'il aime, ces enfants qu'il ne comprend plus. La tentation de ce personnage massif et patient s'avère plus fondamentale. Lang écrit comme le chirurgien ouvrirait une plaie, et fouaillerait, fouaillerait, jusqu'à en extirper la gangrène. La tentation de François, à la fin de sa vie est d'échapper à la répétition. Le livre, dans sa construction même, déjoue la répétition, puisque au centre du livre, nous revenons au départ, mouvement circulaire qui achoppe à la fin sur une question empruntée à Charles Péguy, « puis-je désespérer ? ». Souvenons-nous de la dernière tentation du Christ sur le mont des Oliviers : le désespoir. Et par cette question posée à la fin du livre, s'éclaircit la première scène de François face au cerf, qui choisit de ne pas tuer. L'homme devient aussi sage que le cerf qu'il poursuit. L'espoir est de laisser la vie poursuivre son cours. Lang s'est rarement fait aussi profond et juste dans le dessin d'une existence humaine. Et le roman de famille devient métaphysique. 

Refs : La Tentation, Luc Lang, éditions Stock, 353p., 20€

photo Jean-Luc Bertini
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