Les sauvages

Avec Les Evadées, Alexandra Fritz signe un deuxième roman à la langue bouillonnante. Ultra-drôle, joyeusement féministe, c'est un petit bâton de dynamite.
Par Damien Aubel
le Mercredi 25 Mars 2020

alexandra fritzElle s'appelle Modeste. Avec un corps qui ne l'est pas – modeste. Une carcasse de géante, freak XXL, qui explose les canons de la féminité douce et discrète. Et double peine dans un monde où l'Eros est façonné par l'appétit des mâles pour les petites choses fragiles, serviables et malléables à merci : Modeste aime les filles. A l'extérieur, c'est stoïcisme et bouffonnerie, Modeste avance cachée, camoufle le bouillonnement de ses frustrations et de ses désirs sous une tchatche survoltée, une vis comica dopée par une langue torrentielle, sous perfusion de Despentes. Modeste, c'est un jaillissement drolatique, ininterrompu de mots, un sabbat goguenard et viscéral d'observations mi-rageuses, mi-désopilantes. Tout passe dans le mixer de cette langue sauvage : la tyrannie conformiste du regard des autres, le patriarcat phallo-obsédé, Charlie et les contempteurs de la liberté d'expression...

Mais ce roman cousu façon manteau d'Arlequin, où le fil du récit est sans cesse détricoté pour laisser la place à des poèmes, des hommages à Pina Bausch ou Cecilia Bartoli, est d'abord une histoire d'amour au long cours. Née sous X, hôte d'un triste foyer dans le Bordeaux de la fin du siècle dernier, Modeste, l'« ogresse », est tourneboulée par Anicée, la « vahiné », sublime métisse. Coup de foudre, mais Modeste bâillonne ses désirs. Le duo devient inséparable, copines – mais seulement copines – à la vie, à la mort. Alexandra Fritz déroule tambour battant la chronique d'une amitié adolescente, scellée encore plus étroitement par le statut d'outsider des deux filles. Dans un monde policé, normé au cordeau, elles font figure de sauvages, d'irréductibles étrangères. 

Fin des études. Bifurcation. Les « inséparables » divergent. Modeste s'enlise : dépression, solitude. Elle picole, récrimine contre monde. Mais, puisqu'on est dans un roman où tout, et d'abord l'impossible, est permis, c'est le miracle. Retrouvailles avec Anicée, aveu de Modeste qui, aidée par le lambrusco, déclare sa flamme... et voici que la vieille amitié se mue en amour réciproque. Alors les filles décampent. Se dégottent un nid à la campagne. Mais leur vitalité ne reste pas stérile, très peu pour elles la clôture étanche de l'amour fusionnel. Modeste, biberonnée à Brecht, est une dingue de théâtre. Son truc à elle, c'est les planches : un mélange de clownerie et de confession. Un jeu sauvage, en roue libre, mais ultra-politique. Car il s'agit, par la parole, par la mise en scène, de dézinguer l'ordre macho des vieux cons, de faire sauter les barrières intérieures que les femmes érigent contre elles-mêmes (beau passage sur la « femme misogyne », sur l'intériorisation de l'infériorité du sexe présumé « faible »). Modeste et Anicée sont féministes, ou plutôt, non, le terme est trop grave pour un roman qui abomine le sérieux et cultive l'autodérision, « félinistes », comme disent ces amies des chattes, ou encore « Fellinistes », en hommage aux visions carnavalesques, souverainement libres du maestro de Cinecitta. « Fellinistes », c'est ainsi qu'elles baptisent la petite communauté qui s'agrège autour d'elles, à la campagne. Une utopie en acte, réalisée, un mélange entre compagnie théâtrale et phalanstère. Une vie de sauvage, mais au meilleur sens du terme : en tribu, portée par un idéal de partage et d'équité.

Alexandra Fritz, Les Evadées, Grasset, 256 p., 20 €

 
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