Le Renaudot à Neuhoff : une sinistre farce

Par Jean-Christophe Ferrari
le Mercredi 06 Novembre 2019

neuhoffVous en avez peut-être entendu parler :  Très cher cinéma français d'Eric Neuhoff a obtenu le prix Renaudot du meilleur essai.  Vous avez peut-être entendu quelques dents grincer. Vous vous demandez peut-être pourquoi. Commençons par le commencement. Quelle est la thèse défendue par l'auteur ? Elle a le mérite de n'être pas difficile à comprendre :  « notre cinéma se meurt, notre cinéma est mort ». Et oui, rien que ça !  Alors, bien sûr, le refrain  n'est pas nouveau : il y a eu Mérigeau hier, il y a Neuhoff aujourd'hui, on est en droit de se demander, comme le chantait Renaud, « après lui qui viendra » ? On ouvre le volume, déjà sceptique mais légèrement curieux : quels vont bien être, cette-fois, les arguments avancés pour enterrer en (petite) pompe le cinéma français ?  On lit, on continue de lire, on lit encore... et on découvre que, mon Dieu, ceux-ci sont rudement minces ! En substance, le cinéma français aurait perdu son panache, son glamour, son allant, sa gaieté, son baroque, son âme, sa fantaisie. Trop subventionné ( « aux frais du contribuable »  ne peut s'empêcher de mentionner le salarié du Figaro), trop parisien, trop « quotidien »,  il serait devenu « emmerdant », sans charme. 

On connaît la chanson, n'est-ce pas ?   Mais  sur quel air est-elle ici entonnée ?  Quelles sont les preuves données ? Eh bien d'abord l'échotier livre quelques oukases arbitraires, souvent d'un goût (très) douteux : sur Isabelle Huppert « sexy comme une biscotte », sur Chantal Ackerman qu'il faudrait « rayer du vocabulaire », sur les réalisatrices d'aujourd'hui « plus belles que leurs actrices »  ou sur la tête des spectateurs qui « ressemblent presque aux rescapés d'un attentat ». Ensuite, il enchaîne les formules où, on le devine sans mal, Neuhoff s'essaie sans succès à rivaliser avec les grands  journalistes-écrivains du siècle dernier (Roger Stéphane,  Claude Mauriac ). Pourquoi sans succès ? Parce que le chapelet de phrases courtes égrenées ici, des sortes d'aphorismes qui voudraient faire mouche, fleurent trop le folliculaire se piquant d'avoir du style et se gargarisant de ses indigentes et besogneuses sentences.  Des exemples  ? « Les metteurs en scènes se reproduisent comme des cèpes après un orage dans le Sud-Ouest ». Ou bien : « les films succèdent aux films. Ils s'effacent dans un poudroiement de lumière ». Ou enfin : « comment s'intéresser à des histoires où des types courent après Nathalie Baye ou Karin Viard, perdent la tête pour Juliette Binoche... ? ».  Bien sûr le pamphlétaire élit quelques « exceptions ». Mais bon c'est la loi du genre : quand on crie à la nullité généralisée, il faut toujours désigner quelques exceptions, l'exception confirmant la règle, etc. . Cette pauvre astuce argumentative est connue depuis la nuit des temps, personne n'est dupe, pas même la peine de s'y arrêter. 

Non, une fois le livre refermé, une chose, surtout, saute aux yeux : le constat apocalyptique de Neuhoff est fortement arrimé à une nostalgie pour le cinéma des années 70, voire pour les années 70 tout court, décennie où « La France n'était pas encore en mille morceaux » et où « Pompidou fumait des cigarettes qui pendaient à 45 degrés de ses lèvres gourmandes ».  Au fond, ce que Neuhoff regrette c'est le cinéma des DS, des « garces » et des « magasins à l'ancienne, avec leur clochette qui sonnait quand on ouvrait la porte ». Oui, c'est ça :  c'est une certaine image (idée) de la France après laquelle court le gazetier du Figaro. D'ailleurs il ne s'en cache pas : « Redonnez-vous vite des salopes comme la Danièle Delorme de Voici venu le temps des assassins », « rendez-nous le temps du whisky et des p'tites pépées ». D'ailleurs heureusement que Deneuve est encore là : « c'est une grande Française. Elle continue à fumer (sic). » On l'a compris : Très cher cinéma français  est écrit par un réactionnaire chagrin s'appliquant vainement à singer la bonne humeur (c'est-à-dire la bonne santé). Par un critique de cinéma dont la libido est en berne. Par un journaliste qui, en plus, se rêve en Saint-Simon !  Non, décidément aucun dialogue n'est possible avec ce texte, il ne mérite même pas la peine qu'on le réfute. Je devine d'ailleurs que personne ne s'y emploiera. Aussitôt publié, aussitôt oublié, on en trouvera, dans moins d'un an, des piles entières, à quelques euros l'unité, aux étals des revendeurs d'occasion. 

Bref,  Neuhoff a écrit ce livre comme un chansonnier compose son tour, un tour si avachi qu'il est sans doute son dernier.  Mais si ce mauvais bouquin et le prix qu'il vient de recevoir inquiètent c'est qu'ils  manifestent, selon moi, le désir qu'a notre époque d'affaiblir la critique (d'ailleurs dûment vilipendée dans ses pages). Pourquoi vouloir fragiliser celle-ci ? Eh bien pour promouvoir l'influence des chansonniers comme Neuhoff, c'est-à dire des chroniqueurs culturels. Vous savez, ces amuseurs qui fleurissent sur les plateaux de télévision, dans les émissions de radio, dans les pages des journaux. Leur rôle n'est ni d'analyser ni de donner à penser. Leur fonction est de divertir. L'air entendu, l'élégance blasée, le ton goguenard,  le bon mot facile,  on ne leur demande pas de vous aider à  comprendre, à déchiffrer, ou à éclairer votre expérience des oeuvres d'art, mais seulement d'amuser la galerie avec quelques phrases bien tournées et un vernis d'impertinence qui certes vous distrairont une minute mais dont il ne vous restera strictement rien le lendemain.  Il existe aujourd'hui des forces de régression, des forces d'infantilisme, des forces d'anti-intellectualisme, des forces de populisme,  pour appeler de leurs voeux cette chose qui fait froid dans le dos : la disparition du temps de la critique et la venue du temps des chroniqueurs. 

Qu'un tel livre reçoive le prix du meilleur essai – cet exercice  d'intelligence, de finesse et de nuance –  fait l'effet d'une sinistre farce. 


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