“Le monde n'est pas un village global"

Avec Débutants, Catherine Blondeau signe son premier roman, un récit voguant entre la Dordogne, l'Afrique du Sud et la Pologne, où la complexité de nos êtres est dépeinte avec justesse.
Par Pauline Gabinari
le Mercredi 22 Janvier 2020

À l'occasion de l'inauguration d'un musée national de Préhistoire en Dordogne, le hasard rassemble Nelson, Magda et Peter, trois personnages venus d'ailleurs. Exils, histoires d'amour, ils nous racontent le récit de leur vie tout en nous ouvrant les portes de l'histoire grâce à un voyage à travers les époques et les continents. Catherine Blondeau, l'autrice de Débutants, nous livre ses inspirations et ses intuitions.  



Professorat, attachée culturelle, directrice de théâtre... pourquoi en être finalement venue à l'écriture ? 

J'ai toujours écrit, mes tiroirs regorgent de textes non publiés ! Quand j'ai pris la direction du Grand T à Nantes en 2011, j'ai pensé que je ne pourrais pas concilier les deux activités donc j'ai arrêté d'écrire. À cette époque j'avais déjà commencé l'écriture de Débutants. C'est un moment de ma vie où j'ai eu l'impression de vivre littéralement avec les personnages que j'avais inventés. Ils étaient sur mes épaules et attendaient que je raconte leur histoire.Ils ne m'ont pas laissé les abandonner. 

La construction du livre s'est donc imposée d'elle-même ? 

Dès le début je savais que le roman s'étendrait sur trois pays : la France, l'Afrique du Sud et la Pologne. Je savais aussi que je voulais raconter des histoires méconnues de ces pays, qu'il faudrait que je creuse et que je mène l'enquête. Chez moi, j'ai créé des frises d'un mètre de long pour pouvoir placer toutes ces histoires dans un ordre chronologique. Puis, j'ai commencé la deuxième partie et les voix des personnages se sont imposées à moi. Alors, je leur ai laissé la parole. 

Un des fils rouges de l'ouvrage est l'intolérance, la xénophobie et la violence que cette peur peut provoquer. Pourquoi cela était-il essentiel d'en faire un pilier du récit ? 

Le titre aurait pu être Une Histoire de la violence. Cette violence c'est quelque chose qui me travaille constamment. J'ai du mal à accepter qu'à l'intérieur de l'humain il y ait cette capacité inouïe à la violence tout comme à la générosité. 

On trouve également dans la première partie un lien fort avec le récit historique et la manière dont les idéologies en influencent l'écriture. Que répondriez-vous à Nelson qui traque “les idées reçues invisibles en leur temps parce qu'elles passent pour des vérités admises de tous" ? 

Je serais d'accord avec lui ! Le point de vue dominant de l'occident sur le récit historique et même sur le récit universel est un sujet qui me passionne. J'ai découvert cette problématique en Afrique du Sud à la lecture d'Achille Mbembé puis, quand  je suis rentrée en France, les textes de Boucheron et de Fauvel sont venus à moi et m'ont fait comprendre ce qu'est la multiplicité des points de vue historiques. Dans Débutants je souhaite que le lecteur soit plongé dans l'inversion des points de vue, qu'il bénéficie d'un regard nouveau et qu'il entende une autre manière de raconter l'histoire. 

En tant que romancière, comment pensez-vous que l'écriture est influencée par les idées reçues de son époque ?

Les êtres humains ne sont pas découplés de leur environnement, ils sont pétris des représentations qu'ont leurs contemporains. On est dans le même bain d'images. L'éducation fonctionne d'ailleurs comme ça : c'est un partage de valeurs et de représentations par lequel on est façonné. 

Vous dirigez également le Grand T à Nantes, ces notions sont-elles au coeur de votre travail dans ce théâtre ? 

Oui, bien sûr, ma vision reste la même. Au Grand T, j'ai monté avec Patrick Boucheron un festival qui s'appelle Nous autres. L'idée est de créer des rencontres entre artistes et historiens afin de répondre à la question : Comment raconter l'histoire du monde à travers plusieurs points de vue ? Dans la programmation on voit aussi autre chose que des corps blancs. La diversité, tout comme la parité, est au coeur de ma réflexion sur le plateau. À mon sens, c'est aussi une manière d'être attentive aux signatures qui ont été minorées pendant trop longtemps. 

Vous avez travaillé à Johannesburg en 1998, en Pologne de 2002 à 2006 et on retrouve tous ces pays dans votre livre... comment vos voyages ont-ils nourri votre oeuvre ?

Ces voyages ont été pour moi un choc intellectuel, spirituel et sensuel. Quand je suis arrivée à Johannesburg j'étais une jeune femme d'une trentaine d'années. Je n'avais pas beaucoup voyagé, je venais de province et mes parents habitaient dans un pavillon en Normandie. Alors, parfois quand je me retrouvais dans le quartier de Soweto, [Afrique du Sud] je me demandais comme cela était possible que la vie pavillonnaire de mes parents puisse se dérouler sur la même planète que celle de ceux qui m'entouraient. J'ai vécu ce que j'appelle la “multiplicité irréconciliable du monde". Ces expériences ont fait de moi quelqu'un d'autre. J'ai traversé des milieux variés et accumulé une quantité d'histoires phénoménale. Quand j'écris, elles remontent en moi. À la fin du livre, j'ai eu un sentiment de soulagement car j'ai pu raconter ces histoires, je ne les ai pas gardées pour moi. 

Finalement, il n'y a pas de personnage principal, on peut presque dire que le rôle de personnage principal se téléporte de personnage en personnage...

Oui et cela fait partie de mon projet qui est la restitution de la multiplicité des expériences. Mes différents voyages m'ont enseignée que le monde n'est pas un village global. Mon but est de faire partager cette expérience de multiplicité et de décentrement à travers une fresque d'existence rassemblant plusieurs pays et plusieurs cultures. La rencontre entre ces mondes est encore possible mais elle est fragile. 

Catherine Blondeau, Débutants, Mémoire d'encrier, 568p, 25 euros

photo ©Benjamin Rullier 
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