Le Goncourt pour Amigorena

Un mémento Mori autour de l'identité juive.
Par Vincent Jaury
le Jeudi 12 Septembre 2019


amigorenaVicente Rosenberg débarque en Argentine en 1928. Il est originaire de Pologne, il est jeune, beau, dandy. Il a décidé, heureux, de réduire son identité à sa plus simple expression, il se voit comme père de famille, mari, gérant d'un petit magasin de meubles. Il est un peu juif aussi, mais il a pensé que cette identité était encombrante. Compliquée, inutile, pesante. Qu'est-ce que l'identité juive se demande-t-il, ce juif athée, sans trouver de réponse. Quand il n'est pas en famille, il voit ses amis, juifs aussi, au café Tortoni, Sammy Grunfeld et Ariel Edelshon. Mais la guerre éclate, la deuxième, la tragique pour l'Europe en général et pour les juifs en particulier ; la catastrophe. Alors la vie intérieure de Vicente Rosenberg bascule, radicalement, sa mère et son frère sont restés à Varsovie ; sa mère et son frère peu à peu emmurés dans le trop fameux ghetto de la ville ; sa mère et son frère bientôt assassinés ; sa mère envoyée à Treblinka où elle sera gazée ; son frère Berl et sa femme morts d'épuisement et de faim dans le ghetto ; ajoutons le fils de Berl, cinq ans, déporté à Auschwitz. Vicente Rosenberg vit cette descente aux enfers par journaux interposés, et par des lettres que sa mère lui envoie. De plus en plus, il se soustrait à la vie. Son silence devient son unique lieu de vie. Il se mure en lui-même comme sa mère et son frère se font emmurer. Une manière d'être avec eux, au plus près, en symbiose. Deux murs qui se rejoignent, à travers un retrait du monde. Ce silence est plus qu'un mur, il est la mort, dans la définition que Jankélevitch en donne : "La mort est un vide qui se creuse brusquement en pleine continuation d'être." Ce silence est ce vide, est cet indicible qui est en train de se produire en Europe. La culpabilité de ne pas être auprès de sa mère est insuffisante : il s'inflige  le pire : mourir de son vivant. Face au mutisme de Vicente, sa femme Rosita Szapire et ses enfants désespèrent et souffrent beaucoup. 

Vicente Rosenberg était le grand-père de Santiago Amigorena. Qui signe cette élégie sous forme de conte, de la manière la plus sobre possible, d'une douce naïveté. Avec ce roman, comme son grand-père des décennies auparavant, Amigorena semble s'approprier son être juif. Et troue le silence, ce silence de Dieu d'après la shoah.    

Santiago H. Amigorena, Le ghetto intérieur, P.O.L, 192p., 18€
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