" J'apprends beaucoup de ces jeunes gens engagés"

Avec Nos espérances, Anna Hope a écrit un subtil roman sur le destin de trois femmes d'aujourd'hui, à Londres, entre rêve d'accomplissement, et désir de maternité. Qu'est-ce qu'être une femme de trente ans dans les années 2010 ? Une aventure romanesque à n'en pas douter.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 19 Mars 2020

anna hopeAnna Hope nous plonge dans un monde de femmes. Un entre-lac de relations féminines maternelles, amicales que l'auteure tisse entre ses narratrices, pour nous en faire voir la complexe vérité. Ainsi Hannah, Lissa, Cate. Tous trois sont londoniennes d'adoption. Elles ont vingt-neuf ans en 2004, trente-cinq en 2010. Elles « ne sont plus jeunes, mais ne sentent pas encore vieilles ». Elles s'étirent dans cet entre-deux de l'existence où les espoirs se heurtent à l'expérience, et le rêve de soi, à la réalité de son accomplissement. La première fait une belle carrière, mais ne parvient pas à avoir un enfant. La deuxième est actrice, entre triomphe et humiliation, succès masculins et solitude. La dernière a un enfant, et part vivre dans une petite ville, hors de Londres, cloîtrée dans un quotidien de jeune mère qu'elle peine à assumer. Trois visages d'une semblable espérance : amorcer ce long virage du milieu de la vie sans trop éreinter leurs « espérances ». Mais la période est difficile comme le résume un personnage : « il y a que dalle entre trente et cinquante ans, pas seulement dans Tchekhov, mais dans tout le reste. Peut-être dans la vie. Peut-être que c'est ça être femme. La Traversée du Désert. ». Ce désert se révèle pour chacune une lutte, pour parvenir à avoir un enfant, pour rencontrer un homme, pour assumer une famille. Entre elles, l'amitié légère des débuts se transforme en rivalité, parfois en trahison. Il y a du Henri James dans cette observation minutieuse de femmes des grandes villes, écartelées entre leurs désirs et leurs espoirs, resplendissantes, puis vaincues, et enfin, peut-être, apaisées. Mais un James féminin qui dans ce début de XXIe siècle tente de brosser le portrait intérieur d'une femme occidentale aussi libérée que livrée à la solitude de ses multiples désirs. Ainsi, les scènes qui voient Hannah se contraindre à l'infinie répétition des FIV, et peu à peu nourrir une haine d'elle-même, de l'homme qui partage sa vie, et qui ne la reconnaît plus, métamorphosée par cette infertilité qui devient son unique identité. Ainsi Cate, spectre épuisé par les nuits blanches d'allaitement qui frôle la folie et la paranoïa, n'osant plus sortir de chez elle. Ainsi, Lissa, se dévêtant face à un collège d'étudiants en art, pour arrondir les fins de mois d'une vie d'actrice oscillante. C'est ce moment précis de la désillusion qu'Anna Hope ausculte, ce basculement sans éclat de l'espoir du triomphe, à la possibilité de l'échec. Et bien sûr, Lissa joue dans une pièce de Tchekhov, le contempteur le plus vif des destins inachevés, et du sentiment de perte qui accompagnent la fin de la jeunesse. Anna Hope, qui a écrit précédemment deux romans historiques, dont le splendide La Salle de bal (2016), ne signe pas seulement un roman psychologique. Il y a aussi une pensée générationnelle qui se déploie, notamment lorsque la mère de Lissa, femme-artiste souveraine de soixante-dix ans, magnifique figure d'ancienne féministe libre et indépendante jusqu'à la fin, prend à partie sa fille : « on s'est battu pour vous. On s'est battu pour que vous soyez extraordinaires. On a changé le monde pour vous et qu'est-ce que vous en avez fait ? ». L'héritage du combat féministe est posé dans ce roman subtil et ample. En effet, qu'avons-nous fait de notre liberté ? Hope est un écrivain trop fin pour répondre, elle ne démontre rien, sinon l'errance intérieure de femmes de trente, quarante ans, qui se savent récipiendaires et redevables d'un combat, mais qui sont aussi habitées par les désirs viscéraux de la maternité, et du couple. Mais Hope n'est pas tchekhovienne jusqu'au bout, comme elle me l'avoue en riant, et trouvera une issue tenable pour chacun de ses personnages. 

Car demeure tout au long de ce roman l'éphémère plaisir d'être en vie, d'une soirée d'été, d'un dîner entre amis. Hope décrit avec minutie et ferveur la vie à Londres, ses pique-niques dans les parcs, ses soirées dans les bars, sa vie théâtrale, qui permettent à ce livre d'échapper à la mélancolie. 

Anna Hope s'est d'abord faite connaître du public anglais comme actrice, par un rôle récurrent dans une série télévisée, Doctor Who. Elle a ensuite changé de vie, et signe là son troisième livre. Cette quarantenaire de Manchester a longtemps vécu à Londres, avant de quitter la ville, pour s'installer dans un village des environs, « j'ai tant aimé Londres », me raconte-t-elle, « mais aujourd'hui je ne peux plus y vivre ». Et elle voyage. Ce jour où nous nous parlons, elle est à Mexico, avec son mari. Ville où l'une de ses trois héroïnes trouvera une forme d'apaisement. Il faut parfois fuir, pour se réinventer. 

Nos espérances, le titre annonce une fresque à la Dickens. Or, ce livre est avant tout le récit de femmes d'aujourd'hui qui se débattent avec la question de la maternité... 

Oui, lorsque j'ai choisi le titre, Expectation, je pensais au double sens du mot en anglais : l'espoir, mais aussi l'attente d'un enfant. Il s'agit donc des espoirs qu'avaient ces jeunes femmes avant leur trente ans, d'une belle vie, de la réussite, puis l'espoir central de deux d'entre elles devenues trentenaires, d'avoir un enfant. Ce n'est qu'à la fin de l'écriture de ce livre que je me suis rendue compte que j'avais emprunté mon titre aux Grandes espérances de Dickens, un livre que je n'ai jamais lu, j'ai honte de l'avouer ! 

Car en effet, j'ai voulu écrire sur la maternité, car ma propre expérience a été particulière : j'ai pris sept ans pour réussir à avoir mon enfant. J'ai subi aussi un grand nombre de fausses couches. Je voulais décrire ce passage du bonheur à la perte, du désir au vide, de la jalousie des autres femmes au dégoût de soi, que l'on connaît au cours de ce chemin de croix que j'ai vécu. 

 Quand j'ai commencé à écrire ce livre, je venais d'avoir mon enfant, et c'est à ce moment que j'ai découvert à quel point l'amitié de femmes autour de moi m'était précieuse, ce que j'avais oublié, tout occupée à mon désir d'enfant. C'est donc ce noeud de sentiments contradictoires que j'ai voulu faire vivre dans le roman. Je pouvais être ces trois femmes : celle qui n'a pas encore d'enfant, celle qui en désire un à tout prix, et celle qui en a un, et vit dans l'épuisement permanent de la maternité. 

Dans le parcours d'Hannah pour avoir un enfant, vous montrez comment elle se transforme, et comment son désir d'être mère va peu à peu occuper l'espace entier de son identité...

Oui, au cours des années où j'ai voulu être mère, c'est devenu une obsession. C'était très invasif, je mettais toute sorte de choses dans mon corps, et sans cesse mon corps les rejetait, mes hormones étaient bouleversées, mon caractère n'était plus le même. Il y a un rapport au corps totalement transformé, on place son organisme sans cesse sous contrôle, et je crois que c'est une expérience pour beaucoup de femmes, extrêmement traumatisante. 

Diriez-vous qu'à notre époque, après la révolution de la contraception, et de l'avortement, cette question de la maternité est devenue encore plus complexe qu'autrefois ? 

Oui, absolument. Nos mères avaient leurs enfants dans leur vingtaine, et ensuite, elles pouvaient se confronter à d'autres questions, notamment politiques, dans les années soixante, soixante-dix. Mais pour notre génération, née dans les années soixante-dix, nous avons pensé que nous aurions nos enfants quand nous voulions, au meilleur moment de notre vie, lorsque nous aurions déjà accompli un certain nombre de choses. D'autant plus que les études se sont rallongées, et que des carrières se sont offertes à nous, auxquelles nos mères n'avaient pas eu accès. Pour les femmes de la génération de ma mère, les possibilités étaient bien plus réduites, elles pouvaient le plus souvent aspirer à devenir professeurs, mais pas au-delà. Mais oui bien sûr il est plus difficile et complexe de désirer un enfant à trente-cinq, quarante ans. Et je me demande ce que deviendra cette question de la maternité pour les générations à venir. 

Dans les dialogues entre Lissa et sa mère, apparaît cette différence entre une génération à l'engagement politique féministe claire et assumée, et la suivante, moins politisée, aux questionnements plus intimes...

Oui, en effet, je pense que le combat pour l'égalité qu'ont mené les femmes avant nous était beaucoup plus clair, et évident. J'ai pris l'habitude de me présenter comme féministe, sans vraiment savoir ce que j'entendais par là, sinon que je m'inscrivais dans la continuation des combats de nos mères. Mais je crois que si nous sommes un peu perdues, c'est parce que nous ne sommes qu'au début de la révolution féministe, nous devons trouver de nouveaux moyens de vivre nos vies, nos désirs, tout en continuant à vivre tous ensemble. Il faut bien penser que ce qui a été induit par le féminisme des années soixante, soixante-dix est d'une ampleur considérable : cela touche à la maternité, mais aussi à la sexualité, à la vie quotidienne, au travail... Il faut du temps pour trouver une manière juste de les vivre. Par exemple, lorsqu'on devient mère, on est tiraillé entre la liberté induite par la révolution féministe, et l'appel de l'enfant qui a besoin de nous au quotidien. Je n'ai pas de réponse à ce tiraillement. 

Les livres sur cette question de la maternité sont encore rares. Comment l'expliquez-vous ? 

J'ai eu mon enfant, j'avais quarante et un ans, j'avais déjà beaucoup vécu, mais je n'avais jamais expérimenté des émotions telles que celles-ci, et un épuisement pareil. Je crois que le début de la maternité est un temps de folie, et personne ne nous prévient, lorsqu'on est enceinte, que ce sera ainsi. Je suis actuellement en voyage à Mexico, dans un groupe de vingt personnes, d'une dizaine de nationalités différentes, et je sais que les mères, africaines, sud-africaines, ont une manière d'être mère plus traditionnelle que la nôtre dont nous ignorons tout, parce que si peu d'artistes, d'écrivains d'aujourd'hui nous la racontent. Je ne comprends pas pourquoi il y a si peu de romans aujourd'hui sur la maternité, est-ce parce qu'ils seraient considérés comme de « la littérature de chambre », de « bonne femme » ? Je ne sais pas, mais demeure un tabou sur cette expérience. 

Il y a donc aussi cette autre dimension du livre, entre la mère et la fille, une relation passionnelle qui place vos personnages entre deux feux : la filiation et la maternité...

Il y a chez la mère de Lissa l'ombre d'une mère parfaite, qui rappelle le personnage de la mère dans Sonate d'Automne de Bergman, dans son inaccessibilité, mais sans la cruauté et la blessure que cette relation induit chez la fille. Je ne sais pas être aussi dure que Bergman... Mais je ne pense pas qu'il y ait de juste manière d'être fille, ou d'être mère, la maternité brise en nous beaucoup de certitudes, notamment dans l'idée que l'on peut se faire de soi-même. À certains moments, lorsque j'allaitais ma fille et que je ne dormais plus, je savais à peine qui j'étais. À cet instant, j'ai repensé à ma mère, et à ce qui nous liait toutes les deux. Nous sommes nombreuses au cours de notre existence, à haïr nos mères. C'est sans doute une étape nécessaire. Mais à la fin de mon livre, lorsque la mère est malade, fille et mère se retrouvent face à l'inéluctable. Il y a quelque chose de viscéral que je voulais faire vivre dans cette relation entre femmes, qui se haïssent ou s'entraident lorsque c'est nécessaire. 

Les trois amies du livre sont d'ailleurs semblables à des soeurs, dans leurs rivalités et leurs indéfectibles liens...

Oui, je voulais faire voir la cruauté et la nécessité qui les liaient au sein d'une même amitié. J'ai ressenti de la colère, de la jalousie envers mes amies, face à nos relations masculines, ou dans mon impuissance à avoir un enfant, et pourtant je sais à quel point ces amitiés me forgent. C'est peut-être dans une vie grâce à ces amitiés que l'on acquiert les plus grandes joies. Ce sont aussi, par moments, les relations les plus simples, et les plus faciles qui nous soient données à vivre. Mais elles ne sont pas dénuées d'obscurité, aucune relation humaine ne l'est. 

Vous décrivez aussi à travers Lissa, les difficultés de la vie d'actrice. Vous qui l'avez été, vous aviez envie de faire voir au quotidien la réalité de ce métier ? 

Oui, je l'ai été pendant dix ans, et je peux vous dire que j'ai pris un grand plaisir à le raconter ! C'était très, très dur. J'étais actrice peut-être trois mois dans l'année, et le reste du temps, j'étais serveuse ou autre chose. La vie d'actrice expose à une série d'humiliations, comme celles des castings. Il y a une honte permanente dans ce métier. La honte de l'acteur ou l'actrice rejetés, mais aussi la honte de l'acteur qui a réussi, sans bien savoir pourquoi. Et puis parler de ce métier m'a permis d'écrire sur Tchekhov, ce que j'avais envie de faire depuis des années. 

Pourquoi écrire sur Tchekhov ? 

Parce qu'il parle de la déception comme personne, des immenses espoirs que l'on nourrit et qui s'évanouissent les uns après les autres. Et pourtant comme demeurent, au-delà de la déception, tant de beauté, et tant de possibilités d'existence. Je n'ai pas encore le courage d'écrire des romans qui soient réellement tchekhoviens, notamment dans leurs issues, mais peut-être un jour. 

Vous parlez de déception, et c'est vrai qu'il y a la menace de l'échec qui semble accompagner chacun de vos personnages...

Je ne suis pas devenue celle que je croyais que je deviendrais, comme beaucoup de gens. Donc cette question de l'échec bien sûr m'accompagne depuis longtemps. Il y a sans doute à ce point de la vie que j'ai tenté de raconter, ce mi-temps de la trentaine, une première prise de conscience de la possibilité de l'échec, une difficulté plus grande du déni. Pour moi, ce fut cet enfant que je ne parvenais pas à avoir, qui me parlait de mon échec. 

Et pourtant cet instant de la vie que vous décrivez, cette trentaine, appartient aujourd'hui à la jeunesse...

Oui, contrairement aux générations précédentes, nous étions à trente-cinq ans du côté de la jeunesse, alors que précédemment les femmes de notre âge étaient déjà mères, et responsables d'une maison, d'une famille.  Et pourtant, je ne crois pas que de cet allongement de la jeunesse qui est un don qui nous a été fait par la contraception, et les avancées féministes, nous en ayons pris conscience. J'ai vécu cette longue jeunesse dans les années quatre-vingt-dix, deux mille, dans l'ignorance des véritables difficultés de l'existence, ce qui a pu rendre la révélation d'autant plus brutale, et inattendue. Nous nous sommes réveillés un jour, nous n'étions plus jeunes. J'ai compris ce processus personnel, en observant ces dix dernières années, cet éveil de la conscience collective politique, extraordinaire, chez les générations qui ont suivi la nôtre, et qui m'a beaucoup impressionnée. J'apprends beaucoup de ces jeunes gens engagés, de leur énergie, de leur passion. Je pense qu'il n'est pas facile d'avoir vingt ans aujourd'hui, et j'admire leur sens des responsabilités, et leur énergie politique.

Nos espérances, Anna Hope, traduit de l'anglais, (Grande-Bretagne), par Elodie Leplat, Collection Du monde entier, Gallimard, 368p., 22€

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