« De Gaulle admirait James Joyce, William Faulkner, et J.M.G. Le Clézio...»

L'historien anglais Julian Jackson vient de décrocher le prix de l'American Library, pour son impressionnante biographie, A certain idea of France, the Life of Charles de Gaulle ( Penguin) qui sera publiée en français l'année prochaine.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 09 Novembre 2018

de gaulle

L'historien anglais Julian Jackson vient de décrocher le prix de l'American Library, pour son impressionnante biographie, A certain idea of France, the Life of Charles de Gaulle ( Penguin) qui sera publiée en français l'année prochaine.


Une oeuvre monumentale et sans doute définitive sur la vie du Général de Gaulle.

Rencontre le jour de la remise du prix, à l'American Library, dans le septième arrondissement. Il nous dévoile le De Gaulle littéraire. 
 


« Une certaine idée de la France » est bien sûr une allusion à la première phrase des Mémoires de De Gaulle, « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France », pourquoi la mettre en titre de votre biographie ? 

Une des idées fortes de mon livre, est de montrer que De Gaulle était bien plus pragmatique qu'il semblait l'être, bien plus capable d'adaptation. Il avait donc une idée de la France, mais qui n'était pas toujours la même...IL gardait l'idée que la France devait se tenir au premier rang des nations, mais quelle France exactement ? C'est la question. IL n'avait pas une idée arrêtée de la France, il était un moderniste, catholique...

Mais il avait une idée précise de lui-même, et de ce qu'il pouvait accomplir, c'est aussi ce que vous montrez dans votre biographie...

Oui, il est rare de voir à quel point il croyait en son destin. A trente-cinq ans, lorsqu'il écrit Le fil de l'épée, dans lequel il décrit les qualités d'un chef, il ne parle en réalité que de lui-même. IL avait une confiance extraordinaire en lui-même. Même s'il était un véritable cyclothymique, et connaissait de véritables épisodes de dépression, comme Churchill, peut-être est-ce propre à ce genre de personnages historiques...

Vous insistez aussi sur le fait qu'il était un véritable showman, qui maitrisait les moyens de communication, et de mise en scène de lui-même...

On peut dire qu'il a commencé sa carrière à la radio. Il est une des premières personnalités politiques ainsi crées par un média. En France, beaucoup de gens ne connaissaient que sa voix à la radio, avant 1944 ! Ses conférences de presse ensuite étaient de véritables performances. A la télévision, il excellait dans un genre drôle, littéraire, sarcastique, et réussissait à jouer de son physique, particulier. Ce qui est intéressant, c'est qu'en privé, il était difficile de discuter avec lui, ou d'accéder à une forme d'intimité avec lui. C'est peut-être son éducation stricte de grande bourgeoisie du début du XXe siècle. Une des critiques anglaises sur ma biographie a jugé que De Gaulle avait un tempérament autistique. Je pense que c'est un peu fort, mais c'est vrai qu'il ne pouvait pas s'excuser, ni avouer qu'il avait eu tort. Il a dit un jour qu'il préférait les masses aux individus. Il préférait les publics, c'est sûr, même s'il était très dévoué à sa femme. 

Vous insistez sur son goût de la littérature, qui sont les écrivains qui ont compté pour lui ? 

IL était un immense lecteur. Selon son fils, même lorsqu'il était président, il lisait deux livres par semaine. IL avait cette mémoire exceptionnelle, et citait Racine, Corneille dans le texte. IL a donc tant lu, qu'il est difficile de savoir qui fut sa plus grande influence. L'écrivain qui l'a beaucoup marqué dans sa jeunesse fut Charles Péguy. Ce qui l'a touché, c'est la volonté syncrétique de Péguy, qui essayait de réconcilier son catholicisme, son républicanisme, son sémitisme, ( il a été dreyfusard)...Ils partageaient tous deux l'idée d'une histoire de France qui commençait avant 1789. L'autre grand écrivain qu'il a beaucoup lu fut Chateaubriand, jeune, puis en 1946, puis à la fin de sa présidence. De Gaulle aimait cet homme qui a survécu à l'ancien régime, comme à la révolution, puis au bonapartisme. Je crois aussi que De Gaulle qui disait de Chateaubriand, « c'est un désespéré », se retrouvait dans la mélancolie de l'écrivain, et aussi dans sa puissance à dépasser cette mélancolie. Chateaubriand était un écrivain qui aurait voulu être un homme d'action, et De Gaulle était un homme d'action qui aurait voulu être un écrivain. Enfin, Barrès bien sûr a compté dans son éducation, c'était un écrivain important à l'époque. Il lisait aussi beaucoup de poésie. Mais De Gaulle lisait aussi des écrivains formalistes, et étrangers : James Joyce, Faulkner. Et même Le Clézio à qui il écrit dans les années soixante pour le féliciter de son Goncourt. Il s'adresse à lui en commençant par « cher maître » !

De Gaulle était-il plus littéraire que Churchill ? 

Oui. Churchill était un autodidacte. De Gaulle a reçu une éducation classique solide qui l'a baigné très jeune dans les classiques, Corneille, Shakespeare, Racine, qu'il adorait.  

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