Daddy cool

Avec Papa, Régis Jauffret prouve qu'en littérature intelligence et émotion ne sont pas incompatibles. Magistral.
Par Damien Aubel
le Vendredi 20 Mars 2020

jauffretPas facile d'être le fils d'un homme sans qualités. D'avoir pour géniteur Alfred Jauffret, un homme à la vie si minuscule qu'elle échapperait au microscope le plus puissant. « Une vie sans perspective, sans passé, enfermée dans l'instant, cette capsule. » Atteint de surdité, dépressif, abruti par son traitement : le bilan pathologique est lourd. Mais quand on est gamin, ce père, mort en 1987, est léger jusqu'à l'insignifiance. « C'est fou le nombre de personnes qu'il n'était pas ». Et pour cause : Alfred n'est personne. Ni héros, ni salaud, ni père complice, ni père fouettard : un zéro dans l'économie de l'imaginaire familial de Régis. 

Un beau jour de 2018, le fils voit passer le père à l'écran dans un docu sur la police de Vichy. L'homme qui ne fut rien pourrait bien avoir été quelqu'un : Alfred apparaît, menotté, lors d'une scène d'arrestation par la Gestapo. C'est l'ouverture du roman, ou plutôt du tonneau des Danaïdes. Jauffret fils dévide moins la vie de Jauffret père qu'il ne cherche à en combler le vide. Obstinément, l'écrivain cherche le bout de souvenir, la réminiscence qui métamorphosera le père minuscule en Père digne de ce nom. Rencontre avec la mère, Madeleine, mariage, voyage de noces en Italie, naissance de Régis, adolescence, et puis toujours ce mystère dont la solution se dérobe : que fait Alfred sur ces quelques images où il est aux mains de la Gestapo ? Tout est passé au crible, essoré, pour trouver la trace d'un Alfred qui soit autre chose qu'un homme de rien.

Il y a de l'énergie du désespoir là-dedans, mais aussi une belle vitalité comique, satirique. La quête d'Alfred, d'un Alfred idéal, est aussi l'occasion d'envoyer paître tout un troupeau de vaches sacrées : questions de filiation, sexualité prétendument intouchable des parents, etc. La langue de Régis est corrosive et facétieuse, véhémente et teintée d'absurde, c'est celle des Microfictions. Mais, aussi et surtout, elle remplit un silence. Fait office de substitut, compensatoire et rétrospectif, à une parole morte. Non que le père soit muet : médicaments et surdité l'ont poussé dans la logorrhée. Mais un autre verbe s'est éteint, celui de l'écrivain qu'il aurait pu être, de l'amateur de littérature qu'il a été. Son don pour la versification, son goût des livres sont restés lettre morte. Papa a quelque chose d'un accomplissement différé, comme si Régis réalisait les possibilités d'Alfred, faisait quelque chose du zéro qu'il avait été.

Mais ça ne suffit pas à en faire le père qu'on aurait « aimé admirer ». Ca ne suffit pas à répondre avec un oui sonore et fervent à la terrible question : « Vaux-tu la peine d'un livre ? » C'est le moment de rappeler que Régis Jauffret est un équilibriste. Qu'il avance en virtuose sur la corde souple qui sépare la fiction du réel. Qu'il peut jurer « je n'invente ici aucun souvenir, même si l'imaginaire me soumet à la tentation. » Tout en proclamant bien haut que le passé est « vivant », qu'on peut en faire ce qu'on veut. Deux polarités contradictoires que Régis Jauffret maintient jusqu'au bout. Papa est une permanente réinvention, Régis Jauffret accouchant de multiples scénarios pour l'image de l'arrestation du père ou recréant l'intimité érotique de ses parents lors du voyage de noces à Florence. Mais, à chaque fois, il y a un avertissement, un aveu : on est prévenu, nous voici dans le royaume de l'hypothèse, de la fiction ou du souvenir déformé. Comme si, dès qu'on est lucide, dès qu'on est conscient de fabuler, et qu'on l'annonce comme tel, alors l'imagination peut avoir tous les droits. Ce qui permet, dans les splendides dernières pages du roman, à Régis Jauffret d'inventer, enfin, et sans insincérité ni malhonnêteté, le souvenir lumineux, heureux, qui fera définitivement sortir Alfred de son néant de père.

 Régis Jauffret, Papa, Editions du Seuil, 208 p., 19€
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