Chronique des Egarés

Un inédit d'Isaac Bashevis Singer met en scène un quadrille de transfuges de Pologne dans le New York du début de la Deuxième guerre mondiale.
Par Clémence Boulouque
le Lundi 23 Mars 2020

singer« Si le Messie lui-même arrivait à New York, il devrait passer une annonce dans le journal » déplore Morris Calisher, un homme d'affaire aussi riche que pieu. 

Calisher est l'ami et bienfaiteur de Herz Minsker, écrivain impécunieux, éternellement perdu dans les rues de Manhattan et plongé dans d´épais volumes et autres manuscrits mais incapable d'écrire le chef d'oeuvre philosophique et religieux attendu de tous, ni de parler une langue autre que le yiddish. Minsker, dont la vie semble osciller entre promesse non tenue et fuite en avant, ne parvient qu'à multiplier les adultères et à rendre malheureuse sa splendide épouse Bronia, une jeune femme d'excellente famille, laquelle a suivi Minsker aux Etats-Unis, abandonnant mari et enfants en Pologne, et s'est ainsi condamnée à une culpabilité sans fin.  Même les loyautés amicales de Minsker ne résistent pas à l'appel de la chair et c'est ainsi que Minna, la femme poétesse de Calisher, est aussi la maîtresse de cet érudit obsédé par la chair, par la Kabbale et par les possibles transgressions qu'offre cette tradition mystique du Judaïsme. Au-delà des rebondissements de ces quadrilles sentimentaux, Singer sature le texte de références parfois explicites, parfois plus dissimulées à la Kabbale, transformée en jeu de dupes par des êtres tels Minsker. Le Satan de Goray explorait les ravages en Pologne créés par le faux messie Sabbatai Zevi au dix-septième siècle et c'est aussi le portrait d'un faussaire, en mode mineur et minable, que Singer esquisse ici. Comme dans Ombres sur l'Hudson, situé à New York mais au lendemain de la seconde guerre mondiale, le romancier saisit ces transfuges hantés par l'Europe, par les fantômes de leurs proches sur lesquels le piège nazi s'est refermé et par un monde dont Dieu semble s'être absenté- mais un monde qui semble toutefois miné pour ceux qui s'écartent de Dieu, ainsi que le dit Calisher, tout en provocation : « On parle de fascisme, d'hitlérisme. En réalité, tous sont des nazis, les Juifs d'aujourd'hui aussi. Quand on s'éloigne de Dieu, on devient un nazi, c'est tout.  [...] Ces gens-là parlent très bien, mais ils sont prêts à tout salir, tout détruire pour la moindre sensation. »

Cet inédit, paru entre 1967 et 1968 dans le Forverts, le grand quotidien yiddish de New York, a été traduit en anglais et retravaillé par Singer, si l'on en croit les annotations portées sur le manuscrit, mais n'a jamais atteint le stade d'une version définitive. Le roman porte en effet les marques du feuilleton, avec longueurs et retournements parfois poussifs, mais il résonne aussi des obsessions métaphysiques et sensuelles de Singer – entre triangles amoureux et désarroi de ces êtres transplantés dans une Amérique qui les sauve et les perd. 

Isaac Bashevis Singer, Le Charlatan, traduit de l'Américain par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay. Stock. 412 pages, 22.50 euros

 

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