Bégaudeau versus Transfuge, à ceux qui n'ont pas compris.

Suite à la parution d'Histoire de ta bêtise de François Bégaudeau, nous répondons à la polémique qu'a suscité notre choix de ne plus collaborer avec lui.
Par Oriane Jeancourt Galignani, rédactrice en chef de Transfuge
le Jeudi 07 Mars 2019

BégaudeauIl est temps de répondre. Peut-être ai-je trop tardé, mais certaines situations imposent de garder le silence, avant de parler sereinement. Et de raconter aussi. En 2004, deux jeunes gens, Vincent Jaury et Gaëtan Husson, ont eu l'idée folle, hasardeuse, courageuse, de lancer une revue dédiée à la littérature, Transfuge. Ils n'appartenaient à aucun empire de presse, n'avaient aucun plan marketing, mais simplement leur amour fou de la littérature. Le principe était simple : défendre ces auteurs qu'ils adorent, qui écrivent en toutes langues, mais avec une même obsession esthétique, un même désir constant de donner forme à leurs mondes, et à leurs opinions.  Et apparurent donc sur les couvertures de cette revue indépendante, des visages qui n'avaient jamais fait la couverture d'aucun autre magazine. En littérature, ce fut l'égyptien Gamal Ghitany, l'irlandais Colm Toibin, l'américaine Joyce Carol Oates, l'autrichien Peter Handke, les français Yannick Haenel, Mathias Enard, Edouard Louis...Combien de fois nous a-t-on demandé si nous étions de gauche, de droite, du centre ? Quelques années plus tard, en cinéma, ce fut Yorgos Lanthimos, James Gray, Abdellatif Kechiche...Et puis en théâtre, Angélica Liddell, Wajdi Mouawad... De gauche, de droite, du centre ?  Bourgeois, prolétaire ? Nous n'avons jamais répondu à ces questions. Et nous n'y répondrons pas. Aucun esprit totalitaire ne nous sommera de nous ranger d'un bord, ou de l'autre. Naïf ? Bête ? Je ne crois pas. Nous croyons encore à une presse libérée du parti. Libérée du constant procès d'intention qui tue toute forme de débat démocratique.  

La chance de Transfugeest d'avoir toujours attiré de très belles signatures, elles-mêmes de tous bords intellectuels. De ces écrivains qui croient que la critique est un art noble, un exercice de la pensée. Clémence Boulouque, Damien Aubel, Antoine de Baecque, Jean-Christophe Ferrari, Arnaud Viviant, Yannick Haenel, Jean-Noël Orengo, Nicolas Klotz, Tristan Ranx...François Bégaudeau. Il fut l'un des premiers à rejoindre Transfuge.Et je ne crois pas prendre de risque à dire qu'il croyait alors à ce qu'incarnait Transfuge. A cette pluralité que nous formions, et défendions. Il s'est impliqué, beaucoup. Et pour le bonheur de tous.  

François est un des plus grands critiques que je connaisse. A la lecture de certains de ses papiers, j'ai été sidérée par le mouvement impeccable de sa pensée, l'imparable justesse de ses analyses de romans, de scènes. Et cet humour qu'il exerçait pour altérer la pression d'une pensée en constante action. J'ai beaucoup appris en le lisant, et en parlant avec lui. Je crois que nous sommes un certain nombre à Transfugeà pouvoir dire cela. 

J'aime aussi ses romans, nous en avons parlé, il le sait. En revanche, certains de ses essais m'ont surpris, certaines de ses déclarations m'ont dérangées, certaines de ses condamnations m'ont interloquées, mais enfin, il n'a jamais été question de lui en parler. Nous nous savions idéologiquement parfois étrangers, il arrivait d'en rire. De moins en moins, c'est vrai. L'époque implique sans doute cela. 

Et nous voilà à Histoire de ta bêtise. A cette attaque frontale, radicale, violente de la bourgeoisie certes, mais moins celle de François Fillon ou Bernard Arnault, que celle qui travaille dans le milieu culturel. De ces idiots à demi-morts qui travaillent dans la presse, dans les théâtres, les maisons d'éditions, le cinéma. Ces idiots comme nous. Transfuge est une cible du livre. Il n'est pas difficile de le saisir, jusqu'à la réutilisation d'échanges de mails avec Vincent Jaury dans le livre.

En effet, nous sommes de ces nantis qui ont choisi des métiers de réflexion, plutôt que d'argent, et assumons notre bêtise suprême de craindre plus Marine Le Pen, qu'Emmanuel Macron même si celui-ci, faute originelle selon ce livre triste, est « fils de médecin ». Oui, nous sommes de ces idiots qui ont voté contre Le Pen ! Mais enfin, autour de nous, nous avons remarqué ces électeurs d'origines diverses qui ont eu des papiers récemment et qui obsèdent l'extrême droite plus que n'importe quel autre parti, nous avons une mémoire historique, nous avons entendu les menaces tout à fait réalistes des Le Pen contre la partie la plus fragile de la population. 

Un ami m'a fait remarquer que peut-être François Bégaudeau avait-il écrit Histoire de ta bêtise, pour être exclu de Transfuge. Je ne sais pas. Mais je ne vois pas comment une telle déclaration de haine pouvait être suivie d'un retour à la normale. Lorsque dans une relation, une gifle est donnée, il est rare que le quotidien reprenne comme si de rien n'était. Histoire de ta bêtisea été une gifle pour quelques-uns d'entre nous. 

Ai-je besoin de vous dire que les ruptures sont le lot des revues, et de la presse Si elles sont communes, elles n'en sont pas moins douloureuses. Certains au sein de la rédaction en ont été déboussolés, d'autres blessés, d'autres, enfin, ont choisi la colère. Vous avez été les spectateurs de cette colère. Et de la passion qui anime, toujours, Transfuge. Nos croyances initiales demeurent, peut-être plus que jamais dans cette époque de plus en plus violente :  le cosmopolitisme, la pluralité, l'art. 

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