Ave César, les lecteurs te saluent

Les Belles lettres font paraître une nouvelle traduction des Guerre des Gaules et de Guerre civile de Jules César. Des textes littéraires et historiques exceptionnels. A ne rater sous aucun prétexte.
Par Vincent Jaury
le Mardi 17 Mars 2020

jules cesarQuel  bonheur que de se plonger dans ces textes, Guerre des Gaules (Bellum Gallicum) et Guerre civile (Bellum Civile), signés de la main même de Jules César. L'impression vibrante de revivre une époque si lointaine, sans filtre ou presque, au plus près des combats, au plus près des stratégies militaires et politiques pensées par César. 

Le plaisir de lecture est d'autant plus grand que la langue de César est loin d'être dépourvue de charme. Un charme presque néo hussard, avec une vitesse du rythme (celeritas), qui renvoie à sa rapidité de chef de guerre.  Il écrit à l'os, à l'inverse de Cicéron et de ses ornements oratoires. Dans une excellente préface, limpide et pédagogique, on nous dit qu'il s'agit bien de textes littéraires, avec des procédés typiques de l'époque : micro récits exemplaires, morceau d'éloquence virtuose, digressions ethnographiques. Comme le dit Hirtius, son légat, il y a chez César « une élégance verbale » « une clarté et une vérité absolues dans l'art d'expliquer tout ce qu'il voulait faire ». 

Ces textes, appelés jadis les commentarii, ont toujours fasciné les lecteurs, depuis les premières éditions de la fin du Moyen-Age.

Ces textes et la figure de César ont passionné pendant des siècles les grandes personnalités à l'heure de la montée des nationalismes et de l'impérialisme. Napoléon III, encore, se référait à César. Mais globalement, au XXe siècle, on prend ses distances avec le Césarisme, figure trop guerrière, pour préférer la figure d'Auguste, fils adoptif, bâtisseur d'Empire et plus pacifiste.

Les préfaciers rappellent qu'il s'agit d'un témoignage unique d'une époque romaine ou la République bascule dans l'anarchie politique, dans la guerre civile, qui ne prendra fin qu'avec l'ère augustéenne. Témoignage unique d'un acteur de premier plan, d'une des conquêtes majeures de Rome, les Gaules. Alors qu'en ce qui concerne la conquête d'Orient, conquête tout aussi majeure de Pompée, nous n'avons accès qu'à des connaissances indirectes venant d'historiens postérieurs comme Cassius Dion ou Plutarque. Pompée lui-même avait confié à un historien l'écriture du récit de ses conquêtes. Quant au Bellum Civile, il s'agit aussi d'un témoignage extraordinaire relatant ce conflit interne dû à la rivalité de César et de Pompée, et de membres influents du Sénat se battant contre la domination de ces deux grands généraux. A part César, seuls des historiens postérieurs comme Appien et Cassius Dion décrivirent ce conflit.

Le lecteur doit cependant être vigilant, le récit de César apparaît neutre alors qu'il est orienté. Il suffit de lire les lettres de Cicéron, qui expliquent bien comme les sénateurs considéraient que la conquête de la Gaule par César était un véritable putsch.

L'introduction rappelle aussi le contexte historique, fondamental pour bien comprendre ces textes qui nécessitent un paratexte. Les préfaciers nous rappellent qu'en -58, au moment où César attaque la Gaule, la carrière politique de César n'est guère brillante, alors que celle de Pompée, en Orient, est à son apogée. C'est d'ailleurs pourquoi César s'était allié à lui ainsi qu'au riche Crassus, pour former ce qu'on nomma de manière impropre le premier triumvirat. Des exploits en Gaule devaient lui permettre d'égaler le prestige de Pompée voire de le dépasser. Durant les deux premières années de campagne, César remporte succès sur succès. En -57, quinze jours de prières publiques sont votés par le Sénat, ce qui est considérable. L'objectif étant de remercier les dieux pour ces victoires.  Mais la mort de Crassus au combat met fin à la cordiale entente des trois hommes. L'aristocratie du Sénat donne à Pompée le pouvoir quasiment absolu en le désignant Consul sans collègues. César  est évidemment furieux, alors qu'il vient de remporter la victoire décisive d'Alésia sur Vercingétorix qui le rend très populaire, notamment auprès de ses dix légions. Il demande alors au Sénat d'être élu une deuxième fois Consul, fait rarissime à Rome. Le Sénat, sous l'influence de Pompée qui voit en César un rival de plus en plus dangereux, refuse de lui accorder ce statut. Il file alors vers Rome, passe le rubicon, se met hors la loi, marquant le début de la guerre civile. Pompée et le Sénat d'un côté, César de l'autre. Une guerre civile qui dure cinq ans, jusqu'à la défaite en 48 de Pompée à Pharsale, son assassinat en Egypte peu de temps après, et la réédition finale des armées de Pompée en -45. Le Sénat décimé donne les pleins pouvoirs à César, sacré comme un dieu. En -44, la conjuration des ides met fin à l'ère césarienne, et ce fut de nouveau la guerre civile.

Le contexte de la rédaction des commentarri est essentiel. Pour César, il fallait raconter à ses contemporains ses glorieuses victoires, les diffuser à Rome où il n'était pas. Le Bellicum Gallicum a sûrement été diffusé et  composé année après année, pendant les périodes d'interruption des conflits. Ces textes apologétiques devaient donc compenser son éloignement de Rome. L'objectif de son Bellum Civile inachevé, était de convaincre ses contemporains que sa cause était juste.

Le sujet de ces livres, plus encore qu'une chronologie historique, est l'exposé des consilia de César. Le consilium est la clé de l'action, c'est la phase préparatoire faite éventuellement de débats (altercationes, disputationes), d'enquêtes afin de recueillir les informations nécessaires pour avoir l'avis le plus éclairé, jusqu'au projet de mise à exécution. Ces deux textes sont la chronique des décisions d'un chef. Des textes où César raconte à partir d'épisodes narratifs comment se prennent de bonnes ou de mauvaises décisions. Aucune intériorité, aucune émotion, aucun pan autobiographique. Que de la stratégie militaire. Le chef est impénétrable de bout en bout. Malgré cela, le plaisir de lecture est infini. Comme si nous y étions.

César, Guerre des Gaules, Guerre civile, Editions dirigées par Jean-Pierre De Giorgio, introduction et traduction d'Isabelle Cogitore, Marianne Coudry, Jean-Pierre De Giorgio, Sabine Lefebvre, Stéphanie Wyler, Notes de Marianne Coudry, cartes de Sabine Lefebvre, Les Belles lettres, 508p., 29€

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page