Antisémitisme et Israélophobie du quai d'Orsay

Un livre passionnant signé de l'anglais David Pryce-Jones raconte l'histoire d'un quai d'Orsay défavorable aux juifs. Glaçant.
Par Vincent Jaury
le Mercredi 18 Mars 2020

paul morandLe moins qu'on puisse dire en lisant ce livre, c'est que le quai d'Orsay n'en sort pas grandi. Antidreyfusard, puis Vichyste, enfin de 45 à nos jours anti-israéliens. Face aux pogroms en Russie au début du XXe siècle, Paul Bompard, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, affirme qu'ils sont un juste retour des choses devant des juifs « nihilistes » véritables « agitateurs ». Dans l'Entre-deux-guerres, l'exil des juifs d'Europe en Palestine est vu d'un mauvais oeil par le Quai, effrayé que les populations arabes sous tutelle française ne se soulèvent. C'est ainsi qu'en 1929, lors des premières violences antijuives, il n'y aura aucune réaction du Quai. C'est ainsi qu'à partir de 33, le Quai n'accordera aucun visa pour la Syrie sous protectorat français aux juifs allemands qui fuient Hitler.

Le Quai se compromettra en 1938 lorsque le ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet reçoit son homologue allemand von Ribbentrop. Pour le dîner, l'ambassadeur allemand demande au Quai qu'il n'y ait pas de juifs à la table. Le Quai s'exécute...

Sous Vichy, le Quai adhérera au nouveau régime. Le premier statut des juifs est élaboré par l'ambassadeur à Buenos Aires puis ministre de l'Intérieur sous Pétain Marcel Peyrouton. L'ambassadeur français au Vatican, Léon Bérard, lui, convaincra le pape des bienfaits de ce statut. Les écrivains et diplomates Paul Morand et Jean Giraudoux n'y trouveront rien à redire. Il n'y aura aucun diplomate du Quai qui sera honoré du titre de Juste.

Après guerre, l'antisémitisme se mue en antisionisme. L'installation d'un foyer juif au Moyen-Orient gêne le Quai dans leur relation d'amitié avec les pays arabes. Il s'opposera à la création de l'État d'Israël. En 1949, le premier ambassadeur en poste en Israël, Félix Édouard Guyon déclarera : « la manière dont les dirigeants israéliens procèdent, rappelle celle du Reich hitlérien. » Alors qu'il n'y a pas un mot du Quai à propos de la Shoah, en 49, le diplomate Jean Boniche estime que les Palestiniens vivent « dans un camp de concentration ». Le ministre des Affaires étrangères Couve de Murville (1958-1968) est très anti-israélien ; rappelons qu'il était sous Vichy expert financier chargé de la « diminution de l'influence israélite » dans le domaine de l'économie. Il s'opposera à la vente d'avions français à Israël. Jacques Benoist-Méchin, conseiller sur le Moyent-Orient, ancien ministre sous Vichy, se rapproche dès 69 de Kadhafi pour son pétrole, faisant fi de sa volonté affichée de vouloir détruire Israël. Il lui fait acheter des mirages qui étaient destinés à Israël... Dès les années soixante-dix, l'allié numéro un du Quai est le terroriste Yasser Arafat. En 1974 c'est le Quai qui réussit à intégrer l'OLP à l'assemblée générale de l'Onu. Arafat fait un discours suivi d'un vote d'une résolution assimilant le sionisme au racisme. En 1982, c'est le Quai qui aide Arafat à s'enfuir en Tunisie... Arafat eut droit à sa mort à une cérémonie officielle où les soldats de l'armée française portèrent le cercueil de Paris jusqu'à l'aéroport. « Un homme de courage et de convictions », déclarera Chirac les larmes aux yeux.

Sadam Hussein est aussi très proche du Quai. À la chancellerie, on pense que les pays arabes doivent avoir la bombe atomique, puisque Israël, en partie grâce à la France, la possède. En 1980, Chirac souhaite vendre à Sadam Hussein un réacteur nucléaire, (projet Osirak). Le Quai accepte les conditions irakiennes, dont une qui stipule qu'il ne doit y avoir aucun technicien « de race juive » qui travaille sur ce projet.

Mitterrand jouera double jeu. Il prononce un discours d'amitié à la Knesset en 1982. C'est la première fois qu'un président français se rend en Israël. Il supprimera contre l'avis du Quai les lois de boycott contre Israël. Mais il nomme des hommes très anti-isréaliens : Michel Jobert ami de tous les dictateurs arabes et qui estime qu'Israël est la cause de tous les maux du Moyent-Orient, au commerce extérieur ; Claude Cheysson ministre des Affaires extérieures très proche de l'OLP. Roland Dumas n'est pas en reste. Ministre des Affaires étrangères de 84 à 86, et de 88 à 93, il sera l'initiateur du rapprochement avec le dictateur syrien Hafez el-Assad, dont il devint proche. Hubert Védrine, Dominique de Villepin et leurs successeurs ne dévieront pas de la ligne de la chancellerie.

David Pryce-Jones, un siècle de trahison, La diplomatie française, les Juifs et Israël, 1894-2007, traduit de l'Anglais par Henri Froment, Les Belles Lettres, 15 €

 
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