A nos chères apparues

Un thriller psychologique haletant qui nous emmène jusqu'à une question essentielle : qu'est-ce qui donne du sens à une vie ?
Par Elise Lépine
le Mercredi 25 Mars 2020

ARMEL JOBLa disparition et l'apparition sont deux thèmes chers à Armel Job, prolifique auteur Belge acclamé sur ses terres, un peu moins connu chez nous, ce qui est bien dommage. Très souvent, l'écrivain construit ses livres autour de l'apparition d'un personnage (une orpheline de guerre dans un petit village des années 1950, un ancien bourreau de guerre dans la vie d'une famille sans histoire...) ou sa disparition (une adolescente sur le chemin de l'école) et explore la nature humaine à travers le prisme des conséquences de cet événement. Dans La disparue de l'île Monsin, le même personnage apparaît, puis disparaît. Eva, la trentaine, se matérialise sur un pont, à Bruges, figée sous la neige, amenant Jordan Nowak, un accordeur de piano en déplacement professionnel, à s'arrêter pour lui offrir son aide. Elle a du sang sur le visage. Elle monte. Où l'emmène-t-il ? Ellipse. Quelque jours plus tard, sa mère signale la disparition d'Eva à la police de son petit village : elle n'a plus donné signe de vie. La police ne prend d'abord guère au sérieux les angoisses de sa mère – c'est l'éternel sujet des disparitions d'adultes, dont le caractère inquiétant n'est pas systématiquement établi. Puis une femme de chambre d'hôtel découvre un foulard tâché de sang sous un lit. Il appartenait à Eva. Elle et Jordan ont passé la nuit ensemble dans l'établissement où ce bon père de famille avait une chambre single. Interrogé par la police, Nowak ment. L'homme n'a pas le profil d'un tueur, pas même celui d'un mari volage, mais il est bien sûr arrêté. Que s'est-il passé avant qu'Eva ne disparaisse ? Dans ce roman lent, judicieusement construit, les traumatismes remontent à la surface comme des bulles d'air trop longtemps prisonnières d'une eau trouble. Le drame de la disparition d'Eva plonge ses racines dans son enfance. Au coeur du livre dorment les tragédies d'une petite fille, un geste terrible, une culpabilité abyssale, une tentative d'abus sexuel, des adultes défaillants. « Tout au long de l'enfance, on se croit autorisé à expliquer aux enfants ce qui leur arrive comme si cela ne comptait pas vraiment. Des enfantillages, le mot en dit assez long. Cependant, il suffit que nous nous retournions vers notre propre enfance pour que tout ce que nos parents n'ont jamais su de nos tourments secrets nous revienne à l'esprit », écrit Armel Job. Avec douceur et intelligence, l'auteur met le doigt sur les petits dysfonctionnements, les menues bizarreries, les légers manquements, qui, si seulement nous leur prêtions attention, nous diraient tout des tragédies de nos proches. Mais il n'est jamais trop tard pour réparer les vivants : tandis que certaines se perdent à jamais, d'autres, dans ce beau roman d'amour et de famille, se retrouvent. Armel Job, à travers les vies qu'il imagine, qu'elles soient tristes ou heureuses, nous donne envie de prendre soin des nôtres. 

Armel Job, La disparue de l'île Monsin, Robert Laffont, 306 p., 20 €

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