À la Nouvelle Vague, Helen Scott apporte une assise new-yorkaise, sa culture juive critique et caustique

Dans L'amie américaine, un passionnant travail d'investigation, Serge Toubiana raconte l'histoire d'Helen Scott, une Américaine qui a oeuvré pour la diffusion du cinéma français aux États-Unis.
Par Jean-Christophe Ferrari
le Mardi 17 Mars 2020

helen scottÀ travers le récit du parcours d'Helen Scott, avez-vous cherché à proposer une version secrète, une version parallèle, de la grande Histoire du cinéma, notamment celle de Truffaut et de la Nouvelle Vague ?

Absolument. C'était une manière de réinvestir une histoire connue, l'histoire de la Nouvelle Vague, par un personnage insolite, un personnage secondaire dont je fais mon héroïne. Il y a vingt ans, j'avais essayé de publier la correspondance entre Helen Scott et François Truffaut. Et puis il y a un peu plus d'un an, il m'est apparu qu'on pouvait écrire un livre sur elle. Mais je ne connaissais rien de son histoire avant 1960, moment où elle rencontre Truffaut. J'ai enquêté. J'ai rencontré sa nièce, sa petite-nièce, et puis j'ai tiré les fils biographiques et j'ai vu arriver plein de choses intéressantes : son militantisme communiste, l'hypothèse romanesque qu'elle ait travaillé pour l'Union Soviétique, son engagement pour la France libre qui l'emmène jusqu'à Brazzaville, sa présence au procès de Nuremberg, sa mise au ban pendant le maccarthysme, etc. Je me suis rendu compte qu'il y avait là une héroïne qui méritait un livre.

D'autant que l'espèce d'amour platonique qu'elle ressent pour François Truffaut – un amour qui dure près de vingt-cinq ans – est, lui aussi, bien romanesque et mystérieux...

C'est vrai. Elle l'invective, le rabroue, elle l'adore. Ils se connaissaient par coeur. Elle se considérait comme sa mère juive, son épouse idéale. Helen a apporté à Truffaut ce regard américain qui est si compliqué à comprendre pour les Français. Elle a été son guide dans un paysage qu'il ne comprenait pas. C'est grâce à elle que Truffaut est à deux doigts de réaliser Bonnie et Clyde. De son côté Truffaut la sauve, lui donne une nouvelle chance, elle qui a été blacklistée, privée de passeport, elle qui est mal traitée dans son boulot, elle dont la vie privée est insatisfaisante. Et cette chance, Helen la saisit à bras-le-corps. Elle le surinvestit, lui écrit tous les trois jours. Quand pour la première fois, elle cherche Truffaut à l'aéroport, quelque chose se passe. Elle va tout miser sur lui. Par exemple, elle l'a beaucoup aidé à faire du livre avec Hitchcock un livre plus universel que si cela avait été un livre Cahiers du cinéma. Elle lui enjoint de ne pas écrire un livre trop jargonneux. En somme, ils se sont nourris l'un et l'autre de leurs forces respectives. Aujourd'hui, sa tombe est située à quelques mètres de celle de Truffaut. C'est Madeleine Morgenstern, la première femme de Truffaut, qui l'a organisé ainsi car elle considérait qu'Helen faisait partie de la famille.

Elle n'a pas aidé que Truffaut mais aussi Godard, Resnais, Polanski, Forman, Schroeder...

Oui. À la Nouvelle Vague, elle apporte une certaine assise new-yorkaise, sa culture juive critique et caustique, sa lucidité, son sens de l'autodérision. Et puis ce sentiment qu'il faut remettre les choses à leur place. Elle qui avait croisé d'une manière ou d'une autre, toutes les souffrances du XX siècle savait que le cinéma existe avant tout pour nous amuser.

L'amie américaine
Serge Toubiana, Stock, 346p., 20€

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