Venise, jour 4

Martin Eden, c'est moi !
Par Jean-Christophe Ferrari
le Mardi 03 Septembre 2019

martin edenVous êtes désormais familier avec ma routine : je salue le jour qui se lève sur la lagune en faisant une rapide revue de presse. Aujourd'hui je découvre que Wasp Network est classé dernier au tableau des films de la sélection,  loin derrière les autres. Le Polanski, lui, est toujours en tête.   Mais, au fond, pas besoin de lire la presse pour connaître l'avis de mes collèges transalpins.  Pourquoi ? Eh bien parce qu'à la différence des critiques français qui murmurent leur opinion  comme s'il s'agissait d'un secret d'Etat (bientôt ils mettront leur main  devant leur bouche pour qu'on ne puisse pas lire sur leurs lèvres comme Didier Deschamps pendant un match de coupe du monde), les journalistes italiens s'alpaguent à plusieurs mètres de distance afin de claironner leur jugement. Autre spécificité vénitienne : à chaque fois que le logo Netflix apparaît au début d'une projection, une partie de la salle applaudit , l'autre siffle.

Le film produit par la fameuse plateforme de streaming  montré aujourd'hui s'intitule The King. Il est réalisé par David Michôd et interprété par Timothée Chalamet et Lily-Rose Depp (qui, je l'apprends à cette occasion, sont « innamorati »). De quoi s'agit-il ? D'une libre adaptation de deux pièces de Shakespeare (Henry IVet Henry V)Le résultat est insupportable de boursouflure, de vacuité, de pompiérisme.  Comme Le Seigneur des anneaux a déjà été adapté à l'écran, et qu'on ne peut pas pondre tous les jours un nouveau Game of Thrones, on dirait que l'oeuvre du pauvre will a servi ici de prétexte à filmer des batailles dans la boue, des fils qui affrontent leur père et des poses hiératiques sculptées dans une lumière tamisée et poudreuse.  Et puis c'est étonnant quand même cette nostalgie de la royauté qui, en 2019, exsude de ces tristes spectacles !  

Heureusement, je n'ai pas vraiment le temps de me mettre en colère que déjà commence Martin Eden de Pietro Marcello ! Quel beau film ! Les larmes me montent aux yeux. Et pourtant j'étais circonspect : qu'est-ce que cette adaptation du roman de Jack London (qui est l'un de mes livres préférés) dans la Naples du 20 ème siècle ? Eh bien c'était totalement réussi ! Magnifiquement interprété, Martin Eden charrie un souffle romanesque puissant porté par des somptueuses images d'archives qui ne sont jamais illustratives, des images qui résonnent toujours poétiquement avec les émotions des personnages. Marinelli Marinaoi, l'acteur principal, peut espérer obtenir La Coupe Volpi du meilleur acteur masculin.

La journée s'est achevée avec un film déstabilisant : The Painted Bird de Vaclav Marhoul d'après le roman de Jerzy Kosinski. Le récit suit les tribulations d'un enfant polonais qui traverse les horreurs de la seconde guerre mondiale. Beaucoup de journalistes sont sortis pendant la séance. Sans doute heurtés par la brutalité de certaines séquences. Ou agacés par le formalisme de la réalisation. Pour ma part, même si je me suis formulé ces réticences pendant la projection, j'ai été touché par la trajectoire de ce jeune enfant. J'y ai même reconnu une vérité profonde : l'éternel dialogue entre l'innocence et la cruauté.  Oui, j'ai admiré ce film. 

 

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