Un documentaire malhonnête qui diabolise Israël

Véritable tract militant pro-palestinien, ce documentaire révisionniste Le char et L'olivier, Une autre histoire de la Palestine de Roland Nurier doit sortir en salle le 6 novembre.
Par Serge Kaganski
le Mardi 22 Octobre 2019

jerusalemLes débats autour de la situation israélo-palestinienne ou palestino-israélienne sont nécessaires mais souvent exténuants, tant ils sont mobilisés par les voix radicales des deux “camps" s'opposant à coups d'anathèmes, de raccourcis, de mauvaise foi et de surdité totale aux arguments de l'autre, déployant deux récits historiques irréconciliables. Jadis, j'ai parfois participé à ce type de débat en essayant de m'en tenir à la nuance, au doute, au calme, à la prise en compte des raisons de chacun, mais à chaque fois peine perdue : le sujet était tellement passionnel que je cédais toujours à l'énervement et au simplisme qui finissent toujours par s'imposer dans ce type de discussion.

Un film antisioniste

Aujourd'hui, la lassitude l'a emporté, autant en raison de la virulence des débats ici que de l'immobilisme de la situation globale là-bas. Et puis depuis la deuxième intifada et l'opération “Plomb durci", d'autres problèmes ont surgi ailleurs : Syrie, Daesh, Trump, Bolsonaro, réchauffement climatique, théories de l'effondrement sont devenus les nouvelles urgences de l'agenda international et de l'honnête citoyen du monde, si bien que mon intérêt pour la question israélo-palestinienne a faibli, et ce d'autant plus que nos débats européens n'ont jamais rien changé à un problème dont la résolution reste entre les mains des bonnes volontés (si elles existent) des dirigeants palestiniens, israéliens et internationaux. Or, il n'y a pas de pétrole en Palestine-Israël, et ce conflit aussi minuscule en termes de superficie, de populations concernées et de nombre de victimes (la guerre civile syrienne a fait cent fois plus de morts en six ans) qu'il est énorme sur le plan symbolique est maintenant noyé dans un affrontement proche-oriental plus large qui oppose Chiites et Sunnites, Iran et Arabie Saoudite, bloc occidental et sphère russe. La paix et la création d'un Etat palestinien s'éloignent parce qu'elles n'intéressent plus les grandes puissances qui estiment avoir d'autres dossiers prioritaires à gérer.

Des torts partagés

Et puis déboule parfois un film comme Le Char et l'olivier..., tellement manichéen (cf son titre), caricatural, qu'on se sent poussé à revenir dans l'arène de ce débat ô combien vicié. Le premier mensonge du film de Roland Nurier est de se présenter sous les atours d'un documentaire historique, scientifique, objectif, faisant intervenir différents experts qui vont dérouler la vérité occultée de la Palestine et d'Israël, alors qu'il s'agit en réalité d'un film militant, clairement antisioniste, occultant les faits qui n'arrangent pas sa thèse ou les déformant, pour faire advenir “une autre histoire de la Palestine". Que les choses soient claires : je ne suis en rien un inconditionnel d'Israël, j'éprouve de l'empathie pour la volonté d'autodétermination du peuple palestinien et suis parfaitement conscient de l'injustice historique dont il a été et demeure victime. J'ai par ailleurs un rapport assez distant avec l'identitarisme et le nationalisme. Comme l'a écrit un jour l'écrivain Henri Raczymow, je ne me sens ni sioniste ni antisioniste. Je considère le problème israélo-palestinien comme une tragédie de l'Histoire (pas la seule, ni la première, ni la dernière) dans laquelle deux peuples blessés ont leur part de responsabilité et de torts. Pas de bons absolus ni de mauvais absolus dans cette affaire, mais l'affrontement pour une terre vaste comme la Bretagne (et encore, le tiers de cette terre est un désert). Ainsi, je suis en accord avec une partie du constat dressé par ce film que je n'aime pas. Oui, les Palestiniens ont injustement subi le contrecoup d'une tragédie européenne, beaucoup d'entre eux ont perdu leur terre, leur logement, leurs droits, Israël ne les traite pas à égalité (quand ils sont citoyens israéliens) et les opprime (quand ils sont de la Cisjordanie ou de Gaza), fait parfois usage disproportionné de sa force, procède à des arrestations arbitraires et tue parfois des civils. Oui, la politique de Netanyahou est sécuritaire, expansionniste, fondée sur la force et le fait accompli plutôt que sur le dialogue et la bonne volonté, et la société israélienne s'est droitisée ces dernières années, donnant des arguments à ses contempteurs. Mais si la critique d'Israël est audible, légitime, nécessaire, comme l'est l'idéal d'émancipation du peuple Palestinien, la critique virulente, univoque, obsessionnelle, mensongère par omission ou torsion des faits telle que la pratique ce film, où les uns ont systématiquement le mauvais rôle et les autres systématiquement le bon, cette critique-là nous paraît relever d'une posture vaine et d'une bonne conscience post-tiers-mondiste plutôt que de l'examen honnête de la complexité du conflit et des solutions forcément de compromis qui ménageraient les intérêts des deux peuples.  

Le mensonge de la substitution

Le film commence par remettre en cause les fondements de l'État d'Israël. Selon Nurier et ses intervenants choisis uniquement en fonction de leur positionnement critique, il y avait très peu de Juifs en Palestine jusqu'à ce que la fondation du sionisme par Herzl puis la Shoah entraînent une émigration juive qu'ils apparentent au colonialisme, voire à la “substitution" d'un peuple par un autre selon Elias Sanbar. Cet intellectuel palestinien est assez intelligent et maître de la langue française pour ne pas méconnaître l'usage des mots. Quand il évoque la substitution, il pense certainement à l'occultation du peuple palestinien par les pionniers israéliens qui voyaient la Palestine comme “une terre sans peuple pour un peuple sans terre". Mais il n'ignore sans doute pas que ce terme de substitution est synonyme de “remplacement", ce qui est déjà plus pervers : dans son esprit, il s'agit d'apparenter la crainte virtuelle des identitaires français xénophobes à la monstruosité réelle des identitaires israéliens racistes en la retournant. En résumé, les identitaires français ont peur d'un fait qui n'existe que dans leur esprit paranoïaque, fait qu'ont subi réellement les Palestiniens. La manoeuvre rhétorique est habile, mais il faudrait alors que Sanbar explique comment un peuple “substitué" a pu démographiquement passer de 1,3 million en 1948 à près de 5 millions aujourd'hui. Le peuple palestinien n'a certes pas d'existence étatique achevée mais 5 millions de Palestiniens existent bien concrètement à Gaza, en Cisjordanie et en Israël, ils y vivent quotidiennement et n'ont pas été substitués.

Sionisme socialiste

Selon le film, le fameux vote à l'ONU en 48 n'a jamais autorisé la proclamation de l'État d'Israël, ou alors dans des circonstances trop louches pour êtres acceptables. Le film reprend la métaphore classique des antisionistes : il est normal d'être en colère quand un étranger vient s'approprier plus de la moitié de votre appartement. Métaphore pour métaphore, le film oublie que des Juifs vivaient aussi dans cet appartement depuis 5 000 ans et qu'on les en avait chassés il y a 2 000 ans, mais qu'une minorité avait néanmoins continué d'y vivre ; que l'ONU avait validé le partage de l'appartement ; que le sionisme dans sa composante socialiste originellement majoritaire n'était pas un projet colonial mais un projet d'émancipation, le désir du peuple juif d'accéder à la modernité, de maîtriser son destin en ayant un territoire, une langue, un gouvernement et une armée pour se défendre après vingt siècles de pogroms et d'antisémitisme culminant à Auschwitz. À tel point que la gauche européenne et l'icône Jean-Paul Sartre soutenaientIsraël, au moins jusqu'en 67 et la guerre des six jours. La mise en oeuvre du projet sioniste a cependant abouti en 1948 à la Nakba : le moment historique où une large partie des Palestiniens ont été chassés de chez eux. Mais la Nakba ne fut pas que départs contraints à coups de fusil. D'autres Palestiniens sont partis volontairement, écoutant la propagande des pays arabes qui venaient d'entrer en guerre avec Israël dès le lendemain de sa proclamation. Cette propagande leur disait : “partez vous mettre à l'abri dans les pays voisins, le temps qu'on liquide militairement le problème israélien, et dans quelques jours vous pourrez rentrer chez vous". Dans un lapsus du film, Elias Sanbar le dit lui-même : les Palestiniens sont partis en emportant leurs clés parce qu'ils pensaient sincèrement rentrer chez eux quelques jours plus tard après que les armées arabes aient bouté les Juifs hors de Palestine. Mais les armées arabes ont perdu cette première guerre et les Juifs sont restés.

Israël n'est pas un fait colonial

La création d'Israël ne fut certes pas un lit de roses et a engendré des violences, des injustices. Mais les Arabes ne portaient-ils pas leur part de responsabilité par leur refus viscéral du plan de partage et de la création d'un état juif sur une portion de la Palestine (qui n'était pas un Etat indépendant en 48 mais une zone sous administration britannique) ? Beaucoup de pays (et de frontières) actuels se sont construits dans la violence, la conquête, les armes, le sang, Israël n'est pas une exception, c'est là la tragédie usuelle de l'Histoire. Pour autant, aucun livre, film ou article ne remet aujourd'hui en cause la légitimité ou l'existence des États-Unis au nom des origines douteuses de ce pays, ou celles de la France au nom de ses conquêtes sanglantes passées, alors que ce film délégitime subrepticement l'existence d'Israël en réduisant sa création à un fait colonial brutal et pervers. Si on se cale sur la thèse du film, que faudrait-il alors faire aujourd'hui ? Rendre toute cette terre aux Palestiniens et jeter les Israéliens juifs à la mer ? Ou les renvoyer dans les shtetls de leurs ancêtres qui n'existent plus ? Rayer Israël de la carte comme le proposait Ahmadinejad ? La création d'Israël a eu des aspects peu reluisants, et on peut toujours débattre de comment il aurait fallu procéder autrement en 48, mais maintenant que ce pays existe depuis plus de 70 ans, avec son peuple, sa langue, ses institutions, sa culture, il faut bien l'accepter puisque c'est une réalité. Réfléchir à aujourd'hui paraît plus pertinent que ressasser obsessionnellement les circonstances de 1948. 

Le Char et l'olivier ne se contente d'ailleurs pas de juger négativement la naissance de l'État hébreu, il lui attribue le mauvais rôle absolu dans tous les évènements importants de son histoire. Concernant la guerre des 6 jours, épisode où Israël a craint pour son existence, le film tente de démontrer qu'il n'existait pas une telle menace et que les Israéliens ont manipulé l'opinion et les médias internationaux pour mieux camoufler leur projet d'agression de l'Egypte. Concernant la période actuelle, le film ne retient que le Mur, les checkpoints, les arrestations, les bombardements sur Gaza et les civils palestiniens tués. Tous ces faits sont exacts mais le film n'explique jamais le contexte, ou ne donne des clés sur les raisons israéliennes, il élude tout ce qui pourrait nuancer l'image binaire du char israélien et de l'olivier palestinien. Rien sur les bombes humaines palestiniennes se faisant exploser au milieu d'une foule, sur les roquettes tirées depuis Gaza, sur l'usage de boucliers humains par les milices palestiniennes, sur l'idéologie religieuse intégriste du Hamas ni sur l'antisémitisme de sa Charte, sur la corruption endémique du Fatah, sur l'attitude des Etats arabes “frères" qui s'intéressent à la Palestine uniquement si cela sert leurs intérêts de politique intérieure. Le film avance que les enfants palestiniens sont éduqués dans les valeurs de paix et d'ouverture alors qu'on sait le contenu anti-israélien des livres scolaires palestiniens, ou encore l'idéologie mortifère qui enseigne les vertus du martyre pour la Cause. Les milices palestiniennes sont présentées comme des résistants dont la violence ne fait que répondre à la violence d'Etat israélienne. C'est en partie exact mais mériterait là aussi un peu de nuances : quand ces milices s'attaquent à des militaires, ont peut parler de résistance, mais quand elles ciblent des civils ? Il est vrai qu'en matière de tueries de civils, Israël n'est plus en position de donner des leçons. Evidemment, le film évacue également tout ce qui pourrait être porté au crédit de l'État hébreu : rien sur le mandat Rabin, les accords d'Oslo, la gauche israélienne, les éditos ou reportages d'Haaretz, les romans d'Amos Oz ou de David Grossman, les films d'Amos Gitaï ou d'Avi Mograbi, l'excellence universitaire et scientifique, rien non plus sur les exemples quotidiens de coexistence pacifique, de collaboration et d'amitié entre Israéliens et Palestiniens. Le film donne la parole à un Israélien, Michel Warschawski, tellement remonté contre son pays qu'on se demande encore pourquoi il en est citoyen et comment il conçoit d'être antisioniste dans ses idées mais sioniste dans sa citoyenneté et son lieu de vie.

Un documentaire complotiste

Enfin, comment ne pas relever la récurrente antienne des antisionistes reprise par le film : on ne pourrait pas critiquer Israël car le Mossad, le Crif, les réseaux sionistes, BHL et les grands médias (sans doute aux ordres ?) veillent au grain et empêchent toute parole dissidente. Pourtant, Dominique Vidal ou Alain Gresh, intervenants de ce film, ont été rédacteurs en chef du Monde Diplo où à ce qu'on sache, ils n'ont pas fait que commenter les bulletins météo. Tout comme Denis Sieffert à Politis. Le discours critique serait empêché alors que les sites antisionistes sont légion sur la Toile ? Selon nos dernières infos, Mediapart n'est pas non plus inféodé au Crif. Les associations pro-palestiniennes existent. BDS n'est pas un mirage. Des éditos ou tribunes critiques d'Israël sont publiés régulièrement dans la “grande presse" (on se souvient du célèbre “Israël, cancer du Moyen-Orient" d'Edgar Morin, c'était dans Le Monde). Faut-il aussi rappeler le succès sur internet d'individus comme Dieudonné ou Soral ? Prétendre qu'on ne peut pas critiquer Israël est une vue de l'esprit ridicule, frisant le complotisme : la critique d'Israël est libre et fréquente, ce film en est un nouvel exemple. Israël est aussi le pays qui suscite les plus importantes et violentes manifs contre sa politique : aucune répression au monde (Syrie, Rohyingas, Ouïgours, Tibétains, Kurdes, Cachemire...) ne fait descendre autant les Français dans la rue qu'un bombardement à Gaza. Israël est aussi le seul pays objet d'une campagne internationale de boycott alors que personne n'a songé à boycotter la Russie pour la politique de Poutine, la Syrie pour Assad, le Brésil pour Bolsonaro, l'Iran pour Ahmadinejad, ou les Etats-Unis pour Trump. Mais un Ken Loach revendique chaque fois qu'il le peut et très tranquillement son boycott du cinéma israélien. Israël est aussi le seul pays dont la politique sert d'excuse, de prétexte, de feuille de vigne aux agresseurs de Juifs en France ou en Europe. Attaque-t-on les Turcs de France ou d'Allemagne au nom de la politique d'Erdogan ? Ou les Chinois de Belleville au nom de la répression à Hong Kong ?

Vers la fin du film, Anne Hessel explique qu'elle n'a jamais vu de sa vie peuple plus joyeux, résilient et émouvant que celui de Gaza. On opposera à ce sirop compassionnel doublé de stupidité essentialiste les propos d'Art Spiegelman qui disait que la question de 39-45 n'est pas de savoir si les Juifs étaient ou non sympathiques mais de prendre conscience de la politique que leur réservait Hitler, de la combattre et d'en tirer des enseignements pour l'avenir. Aujourd'hui, la question n'est pas de savoir si les Palestiniens sont sympas et les Israéliens antipathiques (le concept d'un peuple sympa ou mauvais est évidemment nul et non avenu), c'est comment dénouer la situation et parvenir à la création d'un Etat palestinien assortie des garanties permettant aux deux peuples de vivre en paix côte à côte. Question vaste et compliquée, certes, mais qui avait connu un début de réponse en 93 avec les accords d'Olso. Par rapport à cette question, finalement, à quoi sert un film comme Le Char et L'olivier ? À convaincre les antisionistes convaincus d'avance ? À exacerber leur rejet d'Israël ? A faire enrager les ultrasionistes et à les conforter dans leur défense inconditionnelle d'Israël ? À fatiguer tous les autres ? A offrir aux antisémites des biscuits intellectuels et progressistes ? Le Char et l'olivier ne critique pas Israël, il le diabolise et on peut parier sans risque qu'il n'aidera en rien à faire évoluer la situation des Palestiniens ou à faire bouger un cil à Nétanyahou. Car à part nourrir l'image binaire du char et de l'olivier, ce film ne propose rien de consistant pour l'avenir. Il y a pourtant d'autres manières de faire du cinéma engagé, comme le prouvent les films d'Elia Suleiman qui font honneur à son peuple en le défendant par la poésie, le burlesque, l'élégance et le talent cinématographique.

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