Ruffin n'est pas un cinéaste

J'veux du soleil, n'est ni du cinéma, ni politique. Mais une ode à Ruffin lui-même. Explications.
Par Jean-Christophe Ferrari
le Vendredi 19 Avril 2019

ruffin

Dés le début, le ton est donné : le député Ruffin fait le plein de sa voiture, il lance quelques vannes, nous propose (métaphoriquement) de monter en voiture avec lui, la caisse démarre.  Nous voilà embarqués. Très bien. Mais vers où ? Mais vers quoi ? Une enquête sur le mouvement des gilets jaunes ? Hélas, non. J'veux du soleil a beau être régulièrement ponctué de plans filmés depuis l'intérieur de la voiture, ceux-ci ne suffisent pas à faire illusion.  François Ruffin et Gilles Perret n'enquêtent pas.  Ils ne partent pas à l'aventure. C'est même tout le contraire puisqu'ils viennent chercher exactement ce qu'ils avaient décidé de trouver :  une brochette de caractères sympathiques, souffrant mais luttant, au bout du rouleau mais rigolards. D'où ce sentiment qui, très vite, gagne le spectateur : ce film était écrit avant même de se faire, il se contente de remplir un programme. Et - un comble pour un documentaire - il n'attrape rien du réel, de sa complexité, de son opacité. La caméra de Gilles Perret en effet ne surprend rien, ne s'attarde sur rien, ne recueille rien. Son langage cinématographique - alternance de brefs plans larges sur les ronds-points, de plans serrés sur les personnes rencontrées, de plans en voiture – est bien trop rudimentaire pour cela. Jamais une scène ne dure, jamais elle ne s'écarte, jamais elle ne prend le risque d'être déroutée de son objectif (de sa feuille de route), jamais elle ne met à l'épreuve le programme prédéfini. 

En somme, que voyons-nous à l'écran ? Et bien, une petite balade sympatoche avec flonflons et merguez.  Et, surtout avec.... Ruffin. Car là est bien le coeur du problème : les personnes rencontrées sur la route ne se disent pas à quelqu'un qui sans préjugés tâcherait de les comprendre, elles se racontent à François Ruffin, le médiatique député de La France Insoumise dont tout le monde sait bien (la forme de l'enquête ne dupe personne) qu'il sympathise avec le mouvement.  Résultat ?  Tous les témoignages collectés ici sont complètement biaisés. Pire : dévitalisés. Autre aberration : après avoir écouté les gens sur les ronds- points, le député de la Somme s'essaie à commenter ce qu'il a entendu, à le gloser. Je dirais même : à proposer et à tester des slogans politiques. Et donc à confisquer une parole. Car – il faut le dire – toute l'entreprise peut se résumer à une tentative de récupération par une organisation politique (La France Insoumise) d'un mouvement qui se veut indépendant de tous les partis. En effet, dans le film, personne ne contredit Ruffin, personne ne résiste à son bagout, à ses facéties, à ses anecdotes sur son ex, à son appétit pour les chipos. Bref à sa mise en scène rodée de lui-même qui relève purement et simplement de la propagande (contentons-nous par ailleurs ici de jeter un voile pudique sur le montage dont la malhonnêteté intellectuelle ferait rougir le moindre youtubeur amateur). 

Finalement, personne n'est gagnant. Ni les gilets jaunes dont le film ne parvient ni à dialectiser ni à catalyser la parole. Ni les spectateurs. Les conquis d'avance prendront leur pied mais sans rien apprendre, sans qu'on leur donne à penser. Les agacés demeureront agacés. Et les indifférents... indifférents.  Comment est-il possible alors de lire sous la plume du journaliste de Libération que ce film « nécessaire » a le « mérite de nous faire gagner un peu de temps » (alors précisément qu'il nous en fait perdre) ? Et sous celle du critique des Cahiers du cinéma que J'veux du soleil propose un « lieu pour réfléchir » ? Sans doute leur sympathie pour le mouvement. Malheureusement, celle-ci brouille leur esprit critique. Hélas pour eux, hélas pour leurs lecteurs, hélas pour les spectateurs, hélas pour la pensée, hélas pour la politique, hélas pour le cinéma. 

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