Mostra de Venise, jour 1

Polanski applaudi mais Polanski censuré ?
Par Jean-Christophe Ferrari
le Samedi 31 Août 2019

mostra

Hier, c'est Brad Pitt (Ad Astra) qui foulait le tapis rouge, demain ce sera Joaquin Phoenix (Joker).  Aujourd'hui, c'est Jean Dujardin et Louis Garrel. Autrement dit, voilà un programme en forme de gentille étape de transition. La Mostra peut donc espérer, malgré l'air moite qui flotte sur la lagune, reprendre son souffle.  A moins que ce ne soit même pas la peine, à moins que tout le monde ne fut pas estomaqué par le film de James Gray... Et en effet,  première surprise en débarquant au Lido et en faisant une rapide revue de presse : la critique italienne est loin d'avoir été emballée par le nouveau chef-d'oeuvre du réalisateur de Two Lovers puisque, si on se fie au nombre d'étoiles affiché dans les colonnes des journaux, Ad Astra arrive ... en dernière place dans la liste des films présentés depuis le début de la compétition ! Faut-il y voir un effet du légendaire chauvinisme des journalistes transalpins, toujours enclins, pendant le Festival à minorer la qualité des oeuvres américaines et à majorer celles des films italiens ? Les jours prochains nous le diront.

Mais trêve de spéculations, la projection de J'accuse – le dernier film de Roman Polanski -  est sur le point de démarrer. Moi qui n'attendais plus grand chose du cinéaste polonais, je suis saisi par ce portrait pessimiste et  acéré de la fabrication d'un mensonge d'Etat, par cette peinture véhémente de la persécution d'un homme (dans laquelle, c'est certain, il y a des accents autobiographiques).  Et puis quelle direction d'acteur ! Quand je regarde Dujardin, je crois qu'il est un officier de la fin du 19 ème siècle et j'oublie Dupieux,  j'oublie OS 117, j'oublie Brice de Nice ! Et quand Dreyfus se présente à l'écran sous les traits de Louis Garrel, je ne sourcille même pas tellement le talent du réalisateur et celui de l'acteur sont grands... A la fin de la séance, c'est l'ovation ! Mes amis critiques s'exaltent. Michel Ciment s'exclame : « c'est Langien ! »,  et Ariel Schweitzer des Cahiers du Cinéma : « c'est le plus intelligent des films sur l'affaire Dreyfus. Croyez-moi, je les connais tous ! ».  Un frisson d'inquiétude vient cependant ternir notre enthousiasme : Lucretia Martel, la présidente du jury,  a déclaré lors d'une conférence de presse qu'elle refusait d'assister à la projection officielle du film.  N'est-ce pas là une forme de censure ? Est-ce dire que les dés sont déjà pipés ? Que le film n'a aucune chance de figurer au palmarès ?  

Allez, on se remet de ses émotions : les pigistes italiens (chose inimaginable à Cannes) font la sieste sous les arbres qui séparent  la salle Darsenna de l'emplacement où sont installés les vendeurs de pizze et de tramezzini. Mais les voilà qui se réveillent. C'est qu'on commence déjà à faire la queue pour Madre, le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen (El ReinoQue Dios Nos Perdone). Il s'agit d'un thriller assez vide et prétentieux.  Pas une surprise pour moi qui ai toujours pensé que ce réalisateur espagnol était largement surcoté. Heureusement, la journée s'achève avec la projection d'Ema, le nouvel opus du très talentueux Pablo Larrain (El ClubJackieNeruda), un film très surprenant, complètement éclaté, mélangeant hardiment les tons et les genres pour brosser le portrait d'une jeunesse colombienne aussi idéaliste que désabusée. J'en sors flottant et légèrement grisé,  sensible à toutes les contradictions, toutes les ambivalences, somme toute l'état idéal pour s'embarquer dans le vaporetto qui, traversant la nuit fraiche, conduit les festivaliers vers les lumières de Venise. 

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