L'affaire Polanski

Plaidoyer pour l'égalité homme-femme et réaffirmation du rejet du viol, mais pas au prix du zapping du droit et du boycott des oeuvres.
Par Serge Kaganski
le Jeudi 14 Novembre 2019

polanskiTransfuge se devait de dire quelques mots sur “l'affaire Polanski-Monnier", d'autant que notre critique de J'accuse fut rédigée avant (et également avant le témoignage d'Adèle Haenel). Aurait-on écrit autrement cette critique après avoir pris connaissance de ces deux évènements ? Peut-être, mais pas sûr, tant notre rapport aux oeuvres et à la critique est du côté de Proust (Contre Sainte Beuve) ou de Rimbaud (“Je est un autre"). Si la biographie d'un.e auteur.e laisse des traces dans ses oeuvres (comme le proclament dans Libé Elisabeth Franck-Dumas et Luc Chessel dans un papier très intéressant et argumenté avec lequel nous sommes pourtant en désaccord), en faire l'alpha et l'omega de l'analyse équivaut à jeter à la poubelle la part de mystère, de transcandence, de magie et d'ineffable propre à toute création. “Décerner un satisfecit au film vaudrait, dans les conditions actuelles, certificat d'impunité au cinéaste" écrivent Franck-Dumas et Chessel. C'est un point de vue qui se défend mais que nous ne partageons pas, d'une part parce que le sujet du film n'a rien à voir avec les faits présumés dénoncés par Valentine Monnier, d'autre part parce que ce n'est pas le rôle de la critique de punir ou impunir un présumé violeur – il y a des juges pour cela. “J'accuse est du côté du cinéma, du côté de l'art, un camp dans lequel nous avons quelque mal à nous ranger par les temps qui courent" concluent les deux critiques. Pour notre part, nous choisissons de concilier le cinéma, le féminisme et le droit et refusons les injonctions d'une époque binaire à être pour un camp et contre l'autre. Ne pas connaitre tous les détails de la vie de Mozart ou de Giotto n'empêche nullement d'être bouleversé par leur musique ou leur peinture. Savoir que le Caravage était violent et meurtrier, que Voltaire, Flaubert ou Céline étaient antisémites, que Picasso ne se conduisait pas toujours bien avec les femmes, que Jerry Lee Lewis avait couché avec sa cousine de 13 ans, que Michael Jackson était pédophile... ne change rien à notre désir de rester dans le camp de leur art. La beauté ou l'invention d'une forme ne sont pas indexées sur les actes condamnables qu'auraient commis leurs auteurs. Et s'il y a évidemment un lien entre les artistes et leurs créations, les oeuvres vivent ensuite leur vie propre, séparée de la biographie de leur auteur. Bref, sous le coup de l'émotion immédiate et réactive à une actu toute fraiche, Libé ressort donc la vieille lune de l'explication biographique et évalue J'accuse à l'aune du “J'accuse-boomerang" de Valentine Monnier. “Idée bizarre d'un cinéma débarrassé de la vie réelle qui le produit et l'environne sans laisser en lui aucune marque" écrivent encore Franck-Dumas et Chessel. A supposer qu'on les suive, pourquoi alors résumer cette vie réelle à une soirée à Gstaadt et un viol présumé. Pourtant, dans le cas de Roman Polanski, il y avait le choix de marques du réel déposables dans J'accuse : enfance juive sous le nazisme, adolescence et débuts au cinéma dans la Pologne stalinienne (et peu philosémite), épouse enceinte de 8 mois sauvagement assassinée, mariage de plus de trente ans avec Emmanuelle Seigner... De tout celà, Libé ne dit mot et ramène J'accuse uniquement à l'actu Monnier. Or, s'il faut voir des traces biographiques dans ce film écrit et réalisé avant les révélations de la photographe, qui évoque l'antisémitisme et la force des systèmes qui broient les individus, ils sont probablement plus à chercher du côté de l'enfance et de la jeunesse du cinéaste sous le nazisme puis le communisme, voire du côté d'un système judiciaire américain qui était  sur le point de le piéger pour en faire un exemple plutôt que de le juger équitablement lors de la fameuse affaire Geimer (c'est en tout cas ce que montre le documentaire Roman Polanski : Wanted and desired de Marina Zenovich). Quand à l'identification de Polanski à Dreyfus, bien qu'elle ait été évoquée ici ou là (mais pas dans Libé), on n'y croit pas beaucoup. Certes, nous ne sommes pas dans la tête du cinéaste pour en être sûr, mais si on regarde le film, il n'échappera à personne que Dreyfus n'y apparait qu'à la marge, sous des dehors nullement quémandeurs de sympathie bien qu'il soit la victime d'une machination judiciaire, et que le héros de Polanski est plutôt ce colonel Picquart, antisémite pur jus IIIème république qui dépasse son aversion culturelle antijuive au nom de l'idée supérieure qu'il se fait de la justice, de la vérité et de l'honneur militaire (personnage trop enjolivé selon les historiens, mais ceci est un autre débat). 

On aurait envie de dire, selon une formule consacrée, que chaque spectateur reste libre d'aller voir par lui-même. Mais précisément, où en est cette liberté ? Deux ministres (Marlène Schiappa et Sibeth N'Diaye) ont déclaré qu'elles n'iraient pas voir le film par principe. C'est un choix personnel, et donc rien à redire à priori. Toutefois, leur statut de ministre confère à ce choix une signification politique, un sceau d'autorité, voire une incitation subliminale au boycott. Appel au boycott en revanche tout à fait clair du côté des féministes qui ont manifesté devant le cinéma  Le Champo et fait annuler une séance, accusant les salles et les spectateurs d'être complices d'un violeur. Aussi légitime soit la cause défendue, ce type d'action s'apparente à de la censure pure et simple. Dans un climat où les pulsions d'interdictions par la violence se multiplient (pièce d'Eschyle à la Sorbonne, conférence de Sylviane Agacinski ou de François Hollande...), il y a de quoi être très inquiet quand on est soucieux de circulation des idées et des oeuvres, élément fondamental d'une démocratie en bonne santé.

 

Tout celà est bien beau, mais quid de Valentine Monnier, des femmes victimes de certains hommes, de la culture du viol, du patriarcat systémique, qu'incarnerait Polanski ? C'est très simple, on s'en tiendra ici aux principes qui doivent être ceux de tout citoyen.e soucieux de démocratie, d'humanisme et d'égalité en droits. Rejet catégorique des féminicides, du viol, des agressions sexuelles, des abus de position dominante, ça va tellement de soi qu'on se sent troublé de devoir le réécrire. Lutte pour l'égalité entre hommes et femmes en matière de salaires, de respect, de considération, d'accès aux plus hautes responsabilités professionnelles ou politiques, etc. Juger les êtres pour ce qu'ils font, disent ou pensent, et non pour ce qu'ils sont (homme ou femme, blanc ou noir, LGBT ou hétéro...). Voilà pour les principes intangibles au nom desquels on se doit toutes et tous d'être féministe, car ce féminisme-là est une des formes de l'humanisme. Mais si l'on est soucieux de vivre dans une société habitable, il existe d'autres principes tout aussi importants : l'état de droit, la justice, la présomption d'innocence. C'est là où quelque chose peut gêner dans les témoignages impressionnants et courageux d'Adèle Haenel et de Valentine Monnier.  Haenel et Monnier ont toutes les deux évité le recours au droit, l'une volontairement parce qu'elle ne croit pas en la justice en matière de viol, l'autre parce qu'elle a laissé passer le délais de prescription. Intervenir dans les seuls médias est sans doute utile, nécessaire, magnifique, mais insuffisant sur le plan de l'esprit démocratique. Il en restera toujours l'impression d'un procès médiatique et populaire en lieu et place d'un vrai procès, d'hommes condamnés à la mort sociale et professionnelle en quelques minutes sans avoir pu se défendre, traités par la majorité des médias et de la vox populi comme des violeurs avérés et des parias alors que juridiquement, ils n'ont pas été jugés ni condamnés et sont présumés innocents (dans l'affaire Geimer, Polanski a été condamné pour relation sexuelle avec une mineure et non pour viol). Même si telle n'était pas l'intention d'Haenel, l'effet produit est celui d'une vengeance tenant lieu de justice. Quand Wiesenthal ou Klarsfeld faisaient la chasse aux anciens nazis, ce n'était pas pour se venger d'eux mais pour qu'ils soient jugés. Barbie, Touvier, Papon ont eu droit à un procès, et ce fut heureux pour les victimes autant que pour notre société. Il est tout aussi heureux que le parquet se soit finalement autosaisi du cas Ruggia (que l'on ne compare évidemment pas aux nazis et collabos précités) : si les juges confirment les faits dont l'accuse Haenel, qu'il soit condamné et accomplisse la peine prévue par la loi. Dans le cas de Valentine Monnier, il n'y aura pas de procès Polanski, sauf dans les médias et sur les réseaux sociaux, laissant une société livrée à elle-même, se bouffant entre pro-Monnier et pro-Polanski, sans que la vérité, la justice et une éventuelle condamnation adviennent.

Bien sûr, les femmes victimes ont souvent du mal à parler. Et la justice est lente, compliquée, imparfaite, peu efficace dans la punition des violeurs, en raison du manque de moyens, de juges débordés et des difficultés à réunir des éléments probants en cette matière, sans oublier un autre principe essentiel en démocratie : dans le doute, il vaut mieux risquer de laisser en liberté un coupable que de condamner un innocent. Dans ces conditions, on peut comprendre que les victimes de viol hésitent. Malgré toutes ces limites, il faut pourtant que les femmes parlent et en passent par les tribunaux, parce qu'une société qui ignorerait le droit et ne règlerait ses crimes et délits que par la prise à partie de l'opinion ne serait plus une démocratie. Pas de féminisme sans état de droit, pas d'état de droit sans féminisme, il faut tenir les deux bouts. 


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