Kirk Douglas était mon héros !

Nous venons d'apprendre la mort de Kirk Douglas à 103 ans. Bien qu'il ait souvent joué des salauds, c'est peut-être le plus grand héros de l'histoire du cinéma américain. Explications.
Par Frédéric Mercier
le Vendredi 07 Février 2020

kirk douglasAu lendemain de la guerre, Douglas porte sur lui les entailles récentes, les blessures inédites et les névroses du self-made-man: il est à la fois l'homme en mouvement et l'homme blessé.

Et combien de scènes de blessures dans sa filmographie ? Combien de doigts coupés, de yeux crevés, d'entailles, de coeurs ravagés ? Très vite, ces failles le divisent. Il est partagé entre devoir et ambition démesurée, entre désir d'écraser et volonté de demeurer un pilier. Le héros côtoie l'antihéros. Et si jamais Douglas a réussi un truc, c'est à nous faire douter de l'infaillibilité comme des desseins de ses personnages : très vite, on ne sait plus si ce sont des bons gars ou des salauds. Il exhibe soudain les limites de l'aventure, de la flamboyance du héros américain, de ses rêves illimités d'hégémonie, de conquête. Il devient, à l'instar de l'homme et de l'artiste-producteur- un monstre d'ambition. Pensons à son personnage dans Les Ensorcelés : ce salaud auquel personne ne peut résister parce que son énergie créatrice est surhumaine.

De même on a beau détester Tatum dans Le Gouffre aux chimères on espère pour lui et aussi pour nous sa rédemption. On lui pardonne presque tant il a mis du coeur à son détestable ouvrage. Tout ce qu'il voulait au fond, c'était reprendre son mouvement, reprendre sa course dans le monde avec le panache, la superbe qu'on lui connaît. Ainis, Tony Curtis a beau être le noble et valeureux chevalier des Vikings, notre coeur va à Douglas défiguré, assoiffé de haine et de vengeance parce que nous l'avons vu danser joyeusement mieux que quiconque sur les rames du drakkar. Son énergie, sa vitalité, son panache sont une source de plaisir constant. Il porte en lui une énergie que nous lui envions.

Comme le héros de L'Homme qui n'a pas d'étoile, il a voulu se libérer très tôt de l'emprise des studios pour demeurer libre, maître de sa légende pour pouvoir aller au bout de sa surhumaine ambition au risque de tout détruire sur son passage et s'accaparer le seul mérite et les commandes de ses différentes entreprises. Il s'est ainsi forgé sa propre légende, l'a écrite, l'a réécrite même comme si cette légende ne pouvait jamais être à la hauteur de ses fantasmes. La star de cinéma ne pouvait pas se rêver aussi en grand écrivain américain, en conteur du rêve américain. Je ne peux non plus m'empêcher de voir son engagement - incroyable - comme une façon d'aller plus vite que son époque, de la dépasser et de se rêver en guide.

Même sa longévité raconte cette démesure, ce duel contre la mort qu'il voulait encore gagner en se croyant plus fort que l'humain. Et sa mort est sa dernière blessure. Même sa paternité, cette façon de se réincarner dans les antihéros joués par son fils, raconte son désir d'être partout à la fois, de ne jamais disparaître, de demeurer un visage de l'esprit de son temps. Cette démesure, cette ambition aux confins de la folie, Douglas l'incarnait dans chacun de ses films par son engagement total, absolu dans chaque scène, chaque séquence. Scènes qu'il semble chercher à épuiser. Il faut voir comme à chacune de ses apparitions, il veut tout raser, tout emporter et même défigurer le cadre par son sur jeu, sa vitalité désespérée, sa présence harassante.

Je crois que si je l'aimais tant, c'est parce que comme tous ces héros de cette époque, il pouvait être bigger than life et fragile à force se croire infaillible. C'était mon héros !

 

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