Journal de Cannes, 13 - 17 mai

Cannes fantôme
Par Serge Kaganski
le Samedi 18 Mai 2019

Après avoir passé la voie rapide Cannes-Antibes, les fantômes sont venus à notre rencontre. Comme cela a été beaucoup dit, zombies, morts-vivants, fantômes, esprits, djinns, hommes invisibles sont des figures récurrentes de ce début de festival. On les a vus chez Jim Jarmush (The Dead don't die), Mati Diop (Atlantique), Bertrand Bonello (Zombi child), Aude-Léa Rapin (Les héros ne meurent jamais), Stéphane Batut (Vif argent) Pierre Trividic & Patrick Mario Bernard (L'Angle mort) et on en parle même chez Jessica Hausner (Little Joe)... Sans s'être concertés, les cinéastes seraient-ils hantés par leur propre mort, ou par la conscience nouvelle dans l'histoire des hommes que la fin de l'humanité est possible, voire proche ? Toujours est-il que ce début de festival est placé sous le signe  du dialogue entre les  vivants et morts.

Autre récurrence cannoise, mais celle-ci revient à chaque édition : les polémiques. Cette année, c'est la palme d'honneur à Alain Delon qui a été visée par une pétition en ligne recueillant autour de 20 000 signatures. Misère des réseaux sociaux, des dérives du politiquement correct (presqu'aussi pénibles que celles du politiquement incorrect) et des tribunaux improvisés de l'opinion. Que l'on s'entende bien : il ne s'agit pas d'adouber les propos contestables que Delon a pu tenir au cours de sa vie mais de célébrer un acteur majeur de l'histoire du cinéma. Cannes est absolument dans son rôle en l'honorant – pour sa filmo, pas pour ses opinions politiques. Rappelons que s'il fallait boycotter tous les artistes ayant tenus des propos condamnables, il ne resterait plus grand chose à lire, à écouter ou à voir.

Sinon, au menu des films présentés, on a eu droit à tout : coups d'éclats, découvertes et déceptions. Au rayon des coups de coeur : Les Misérables de Ladj Ly, film qui a secoué la Croisette avec son regard choral dénué de manichéisme sur les cités de Monfermeil. Et Atlantique de Mati Diop, qui parvient à embrasser d'un même regard revendications sociales, question des migrants, histoire d'amour tragique, retour des fantômes et poésie nocturne chamanique. A noter que Diop et Ly représentent le cinéma de France et d'Afrique, plutôt l'Afrance d'Alain Gomis que la Françafrique de mauvaise mémoire coloniale. Toujours côté coups de coeur, mention spéciale aux hispaniques avec l'excellent Litigante de Franco Lolli, film plein de vigueur et d'énergie bien qu'il évoque une mère en phase terminale de cancer, et bien sûr le splendide Douleur & gloire de Pedro Almodovar, autoportrait habité et bilan mélancolique dans lequel Antonio Banderas trouve son meilleur rôle (ce qui n'était certes pas difficile). Enfin une palme pour Almo (mais la concurrence est dense cette année) ? Ou un prix d'interprétation masculine pour Antonio ? Pour être tout à fait complet, je signale que mon camarade Frédéric Mercier a adoré La Femme de mon frère (c'est le titre du premier film de Monia Chokri, pas l'épouse du frère que je n'ai pas), une comédie dépressive branchée sur 100 000 volts où Chokri brosse son autoportrait dans la lignée émotionnelle et pop de son copain Xavier Dolan.

A noter que La Femme de mon frère , ainsi que Les Misérables et Atlantique sont des découvertes puisqu'il s'agit de premiers longs métrages. En fait, hormis ces trois-là, peu de grands chocs esthétiques pour l'instant mais plutôt des premiers essais prometteurs comme on dit. Exemple, Le Miracle du saint inconnu du Marocain Alaa Eddine Aljem,  fable westernienne carburant aux plans fixes et à un humour pince-sans-rire dans la lignée d'Elia Suleiman, d'Aki Kaurismaki ou de l'ouvreur de la compétition, Jim Jarmush. Ou Les Héros ne meurent jamais de Aude-Léa Rapin, qui mêle fantastique (une histoire de réincarnation), style documentaire et éclats de loufoquerie façon pieds nickelés en Bosnie. On pense aussi à Vif argent de Stéphane Batut, encore une affaire de mort-vivant, mais versant romantique  : une histoire d'amour entre une vivante et un fantôme dans le quartier des Buttes-Chaumont. 

On pourrait ranger Sorry we missed you au rayon des déceptions, sauf que ce n'en est pas une pour moi dans la mesure où je n'attend plus rien de novateur de la part de Ken Loach. J'ai peut-être un coeur sec, ou hypothèse plus probable, les gros câbles tire-larmes empêchent mes larmes d'advenir (à contrario, je pleure toujours à la fin des Lumières de la ville , de La Fièvre dans le sang ou des Parapluies de Cherbourg , comme quoi...).

Je terminerai cette première tranche de notre journal de bord par une note très personnelle. Je suis né pendant l'édition du festival de Cannes qui présentait Les 400 coups et Hiroshima mon amour. C'était il y a quelque temps et je vous laisse deviner l'âge canonique que j'atteindrai ce dimanche (c'est facile, c'est un chiffre rond). C'est dire si je me sens en phase avec le motif dominant de ce festival : le mort-vivant, c'est peut-être moi !

Retour | Haut de page | Imprimer cette page