Harvey Weinstein, un coupable, combien de complices ?

Ce mercredi sort dans les salles L'Intouchable, Harvey Weinstein, un documentaire construit sur des témoignages de victimes du Mogol d'Hollywood. Mais si le film d'Ursula MacFarlane émeut et effraie, il démontre surtout la difficulté de comprendre l'affaire Weinstein. Et l'insuffisance du mouvement ≠MeToo.
Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 12 Août 2019

weinsteinConcernant l'affaire Harvey Weinstein, vous êtes comme moi, vous vous posez plein de questions. Notamment celle-ci : comment est-il possible qu'un homme – même s'il était richissime, même s'il avait le bras long – ait pu pendant près de trente ans se livrer à des abus sexuels sans jamais être inculpé par la justice ?  A voir L'Intouchable, Harvey Weinstein, le documentaire d'Ursula MacFarlane, on est d'abord étonné par la personnalité contrastée de Weinstein,  bien différente du cliché qu'on se fait spontanément d'un prédateur sexuel. Selon les témoignages recueillis par la réalisatrice, le patron de Miramax se comportait  le plus souvent en homme affable et drôle. Et se distinguait par une personnalité charismatique traversée par une énergie et une passion hors du commun. Weinstein, malgré un physique ingrat, possédait apparemment un réel pouvoir de séduction et de conviction. Au point  qu'il ne supportait pas... qu'on lui dise « non ». Pire : au point qu'il ne comprenait pas qu'on lui dise « non ». Voilà un homme  tellement insistant (et effrayant à la fois) que certaines femmes lui ont sans doute cédé autant par épuisement que par crainte. Une ancienne collaboratrice formule même cette hypothèse glaçante : il est possible que Weinstein pense sincèrement que ses victimes aient toutes été  “consentantes"...

Aucun doute donc : nous sommes en présence d'un cas clinique.  Aucun doute non plus : son entourage ne pouvait pas ne pas se douter des « manières » de Weinstein avec les femmes. Ses anciens collaborateurs qui témoignent ici le confessent à demi-mot : l'aventure Miramax était tellement excitante (artistiquement, humainement, financièrement) qu'ils ont préféré accepter le “package Miramax" que refuser de collaborer avec un criminel sexuel. Car cette collaboration, il était possible de la refuser : pour preuve le cas de cette ancienne collaboratrice qui, après être tombée par hasard sur la lettre d'une victime, a démissionné dans les années 90, c'est-à-dire relativement au début de toute cette histoire... Si  donc l'affaire Weinstein est si glaçante, si à plus d'un titre elle relève presque de l'inconcevable,  ce n'est pas en raison d'une pathologie (après tout il existe plein de sujet malades...), mais à cause du puissant réseau de complicités qui non seulement  a protégé, mais  a aussi nourri et encouragé  cette pathologie. Soit des complicités qui relèvent de la compromission et de la  lâcheté : certains ont préféré l'aventure de l'argent et du glamour ( aventure apparemment encore plus irrésistible et étourdissante aux Etats-Unis qu'ailleurs) à la probité. Soit des complicités institutionnelles : Weinstein – qui se voyait comme un shérif– était apparemment protégé par la police, la justice et sans doute par certains personnalités politiques. Comment une telle complicité objective et institutionnalisée  est-elle possible ? Comme s'agence-t-elle ? Comment s'organise-t-elle ?  Comment se pense-t-elle ? Comment se perpétue-t-elle ? Cela le documentaire ne le dit pas. Cette question, le film n'ose pas l'affronter. C'est pourquoi ses accents triomphalistes (“nous avons changé de monde, nous vivons dans un monde meilleur") et volontaristes  (“il nous incombe désormais de débusquer tous les Harvey Weinstein du monde") paraissent forcés,  voire creux.  C'est pourquoi également les acquis du mouvement  ≠MeToo sont indéniables mais insuffisants. C'est pourquoi ce documentaire, au fond, est presque contre-productif.  Car tant qu'on n'aura pas analysé précisément le système objectif qui a permis à un tel homme d'opérer, tant qu'on ne l'aura pas compris et démonté pièce par pièce, tant qu'on n'aura pas identifié tous ses complices (volontaires ou involontaires, offensifs ou inoffensifs),  eh bien il subsistera – ou migrera sous une autre forme – et tous les Harvey Weinstein du monde continueront d'agir en toute impunité.

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