Edito ciné

Quelque chose de fufu, seriously ?
Par Jean-Christophe Ferrari
le Vendredi 03 Mai 2019

louis défuntes«L'éditorial publié il y a deux mois dans ces colonnes, et relayé sur les réseaux sociaux, a suscité de nombreuses et vives réactions. Notamment dans la presse (Le Figaro.fr, Vanity Fair, Slate) où les arguments que j'utilisais afin d'interroger la pertinence d'une exposition consacrée à Louis de Funès à la Cinémathèque française ont été moqués, déformés ou mal compris. Une telle avalanche de malentendus - mâtinés d'un brin de mauvaise foi ? - m'oblige aujourd'hui à exercer mon droit de réponse. Ma position a été taxée d'élitisme, voire d'élitisme « méprisant » ainsi que l'a écrit Thomas Messias dans Slate. L'argument est facile, il est commode. Mais il révèle à quel point on n'a pas cherché à me comprendre puisque c'est précisément contre l'émergence d'un nouvel élitisme que j'ai pris la plume . Un élitisme - je l'ai nommé aussi « nouvelle bien-pensance » ou « snobisme à l'envers » - qui consiste à vouloir « anoblir » certains totems de la culture populaire (Arnold Schwarzenegger, Dolph Lundgren, Game of Thrones, Le Petit Nicolas, Louis de Funès donc) en leur dédiant soit un essai, soit la couverture d'un magazine réputé « cinéphile », soit une expo. Eh bien le vrai élitisme, il est là ! Il consiste précisément à déplacer certaines expressions artistiques grand public de leur biotope naturel afin de les « élever ». Et à se donner le beau rôle de les adouber. Comme si celles-ci, empêtrées dans le bourbier de la culture populaire où elles croupissaient, ne se suffisaient pas à elles-mêmes et avaient donc besoin d'être exhaussées par une reconnaissance institutionnelle. Comme si, avec ce déplacement démago, on ne prenait pas, de surcroît, le risque de les dévitaliser complètement. Le punk a-t-il encore un sens lorsqu'il est affiché dans un pop-up store au Bon Marché Rive Gauche ? Louis de Funès – rappelons ici que l'exposition organisée par la Cinémathèque française est la première exposition de son histoire exclusivement consacrée à un acteur - a-t-il aujourd'hui un sens autre part qu'à la télévision ? 

On m'a également reproché de ne pas mesurer à quel point Louis de Funès faisait partie de notre « imaginaire commun ». Comme si l'argument de l'imaginaire collectif, outre son caractère labile et dangereux (on sait bien que celui-ci charrie le pire comme le meilleur) prouvait quoi que ce soit quant à la valeur d'une oeuvre. On pourrait d'ailleurs s'amuser ici à compiler un bêtisier : entre « on a tous quelque chose de fufu » ( Guillemette Odicino de Télérama), « le Chaplin Français » ( Nicolas Lecaussin de l'IREF) et « il incarne l'essence du Français « ( Eugénie Bastié du Figaro), on a eu le droit à un beau nuancier de chauvinisme satisfait et crispé. En ce qui me concerne, moi qui n'ai décidément rien de fufu, j'ai toujours été agacé par les pitreries de l'acteur de Pouic-Pouic. Et ce pour une raison simple : non pas parce que je méprise la comédie (que ce procès est déloyal !) mais parce qu'au lieu de pousser son talent pour la grimace jusqu'au point où celle-ci provoquerait la stupeur (c'est-à-dire l'abolition du sens, comme Jerry Lewis), l'acteur la tire toujours vers le cabotinage complaisant. « Complaisant », je crois que le mot a son importance car il permet de mesurer la valeur du contrat que le comédien signa avec un public qui se complaisait à se reconnaître dans les complaisances de l'acteur. D'où le fait que le nom de de Funès a si souvent été accolé à un adjectif que je n'aime pas trop utiliser d'ailleurs : « franchouillard ». Adjectif que je comprends ainsi : de Funès a conforté le spectateur dans une certaine idée de « la francité » sans jamais vraiment l'interroger ou la fragiliser (à la différence du burlesque authentique qui exerce toujours une fonction critique). 

On m'a répondu, enfin, en utilisant des arguments d'autorité. Ce type de rhétorique étant la plus pauvre, c'est d'elle que je me débarrasserai le plus rapidement. Bertrand Guyard du Figaro a déterré pour l'occasion une lettre envoyée par François Truffaut à Gérard Oury au moment de la sortie du Corniaud. C'est oublier qu'il est arrivé au rédacteur des Cahiers du cinéma (comme à tous les grands critiques) de se tromper. 

C'est perdre de vue que le réalisateur du Dernier Métro mena sa carrière de façon résolument opportuniste et fit souvent preuve de calcul et d'hypocrisie dans le choix de ses « amis ». Mais chut ! Voilà que j'entends crier à ma fenêtre : « et Valère Novarina qui fait l'éloge de Funès ? C'est peut-être un opportuniste, lui aussi ? ». Il est exact que le grand dramaturge a publié un essai intitulé Pour Louis de Funès dans lequel il a fait l'éloge des interprétations de l'acteur AU THEATRE, tout en regrettant « que le cinéma donne trop souvent une image partielle de son art en n'en filmant que les crises aiguës : l'accès grimacier, les mille colères... » ( Actes Sud, 1986, p. 32).

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