Des films généreux

Cette année encore, l'ACID présente à Cannes une très belle sélection. Rencontre avec Fabienne Hanclot, sa déléguée générale et Idir Serghine, son coprésident.
Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 13 Mai 2019

acidDes films généreux

Comment sont sélectionnés les films présentés par l'ACID à Cannes ? 

Fabienne Hanclot :      Nous faisons un appel à films. Cette année, nous en avons reçu près de 400. Puis les films sont choisis par un jury composé de 15 cinéastes adhérents. Nous privilégions les films sans distributeur car l'ambition de l'ACID est de remettre au coeur du marché des films dont le marché n'a pas voulu. Nous nous employons à renverser l'offre et la demande en faisant la preuve qu'il peut y avoir une demande pour des films qui n'ont pas été préfinancés par les télévisions, les distributeurs ou le CNC. 

Idir Serghine :  Ce mode de sélection correspond au fonctionnement de l'association car nous formons une chaîne de solidarité. L'ACID n' est pas un marchepied, un guichet. Chacun rend au collectif ce qu'il lui a donné.  Soit en s'investissant toute l'année.  Soit en collaborant à la sélection des films présentés à Cannes.  C'est pourquoi nous n'avons pas de ligne esthétique. Nos choix sont le fruit d'une mosaique de regards plutôt que d'une doctrine.  Nous parions sur des films et, à chaque fois, nous gagnons puisque les films qui n'avaient pas de distributeur finissent par  en trouver un.  

Comment se déroule l'accompagnement après le Festival  ?

FH : Les films cannois sont repris  à Paris, Lyon, Marseille, en Corse, au Portugal, en Serbie, à Tanger, etc. Pendant le Festival, nous rencontrons des directeurs de festival pour leur présenter les films. Une fois que ceux-ci sont programmés, nous prenons en charge les frais de voyage des cinéastes. De plus, les directeurs de salle voient les films à Cannes, ce qui permet de préparer leur sortie en amont. Nous travaillons avec 400 salles adhérentes. Nous organisons des projections, des rencontres avec les scolaires, des universités populaires.  Nous collaborons avec des ambassadeurs, des jeunes qui ont envie de se battre pour les films. 

IS :  Le but est de susciter le désir. Nos ambassadeurs ne sont pas des sujets passifs, mais des acteurs : on leur montre qu'il est possible de partager une cinéphilie moins visible que la cinéphilie mainstream.

En voyant les films de la sélection, on note des points communs : ils prennent en charge la violence du monde tout en proposant des lignes de fuite pour y échapper. 

IS : Cette année, en effet, le fantastique est très présent. Notamment dans L'Angle mortVif-argent et Kongo.  Il  ne s'agit pas, dans ces trois films, d'un fantastique spectaculaire mais d'un fantastique fabriqué avec la grammaire même du cinéma (le montage, le hors-champ). Comme s'il fallait parfois ne pas raconter le monde de manière frontale mais essayer de faire un pas de côté pour se forger un point de vue qui dépasse la simple colère.  Ce sont des films qui utilisent la fable pour  transcender le réalisme social.  Des films qui cassent les codes traditionnels du récit en s'appropriant des formes qui sont de prime abord davantage du côté du cinéma grand public . Des formes qui, du coup, sont complètement renouvelées et réenchantées.  Comme s'il n'était plus possible de se contenter de parler frontalement des choses et qu'il fallait puiser en soi une force poétique pour réussir à l'appréhender. Des films comme Solo et Kongo attestent que c'est dans l'imaginaire qu'il faut piocher pour réinventer les formes. 

Ce sont aussi des films qui témoignent d'une grande vitalité

IS : Oui, ce sont des films généreux, faits par des cinéastes qui, malgré la gravité des sujets traités, veulent partager avec le public. Et cela avec des grammaires cinématographiques très diverses et des moyens financiers différents. Des oeuvres comme Rêves de jeunesse et Des hommes s'emploient à rendre compte du monde tel qu'il est tout en le mappant d'un écrin esthétique et personnel.  Même chose pour Mickey and the Bear et Take Me Somewhere Nice, deux films réalisés par des jeunes réalisatrices, deux films qui s'attachent à repenser la féminité à l'intérieur de leur propre territoire. Dans Mickey and the Bear, la réalisatrice américaine pose cette question : c'est quoi être une femme dans une société patriarcale ? Mais le film n'aborde pas la question de manière pédagogue et militante. Au contraire, il s'accroche à un récit qui lui permet de prendre des chemins de traverse. Pour ce qui est de Take Me Somewhere Nice, c'est une fiction qui, à travers une figure féminine érotisée, prend le contre-pied de tous les récits qui relatent un retour au pays. La cinéaste propose un regard drôle et cruel sur la Bosnie aujourd'hui. Bref, ce sont deux longs-métrages qui s'attachent à repenser le féminisme par la seule force du récit et de la mise en scène.  Quant à Indianara, c'est un film qui raconte l'histoire d'un individu par delà ce qu'il incarne en termes politiques et sexuels.Tous les films sélectionnés constituent des propositions cinématographiques qui évitent les sentiers battus. 

 

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