Cannes 2019, Journal 21-25 mai

Encore des grands films (Bong Joon-ho, Gu Xiaogang...), des bons films (Desplechin, Bellochio, Suleiman, Triet...), une petite polémique (Tarantino) et une grande (Kéchiche) : Cannes suite et fin.
Par Serge Kaganski
le Lundi 27 Mai 2019

mektoubEn ce dernier segment du sprint-marathon cannois, deux films très attendus ont dominé les débats festivaliers, et ce  jusqu'à faire polémique. Guetté avec une impatience fébrile par la presse internationale qui faisait la queue plus d'une heure avant la projo, globalement bien reçu, Once Upon a time... in Hollywood a créé des remous en raison de sa dernière partie consacrée à l'affaire Manson-Tate-La Bianca. Tarantino et la prod' du film ont d'abord demandé aux journalistes de ne pas spoiler la fin, injonction considérée par certains comme une atteinte à leur liberté d'expression. Ensuite, le dernier mouvement du film a partagé la critique, les uns estimant qu'il est interdit de réécrire l'histoire et de triturer la vie de personnes réelles, les autres regrettant que la Manson family ne massacre pas Dalton et Booth (Leo et Brad), ces deux anti-héros fictifs qui s'avèrent aussi être des “good old boys" réacs et hippie-haters. Je fais partie de ceux qui ont apprécié cette fin réglée sur le même principe “revanche de la fiction sur le réel" que celle de Inglorious Basterds. Il me semble que la fiction, réaliste ou pas, c'est toujours du faux, du recréé, de l'imaginaire, et non du documentaire ou de l'Histoire, que la fiction a tous les droits et qu'on ne saurait reprocher à un film de prendre quelques libertés avec la réalité historique quand il s'intitule “Il était une fois". Cela étant dit, , Quentin Tarantino nous emmène en ballade dans le Hollywood (la ville et l'usine à rêves) de son enfance avec un soin de la reconstitution, maniaque et enchanteur, faisant vibrer les chromes et néons vintage, exsudant la mélancolie du cinéaste qui se sent vieillir et de l'enfant qui voudrait retenir à jamais son paradis perdu. L'autre film très attendu, mais peut-être surtout par la presse française, c'était  Mektoub my love – Intermezzo, débarqué sur la Croisette avec un montage sans doute inachevé et sans générique de début et de fin. Effet inverse du Tarantino, le film a été globalement très mal reçu, enthousiasmant une maigre poignée de critiques, dont votre serviteur. “Enthousiasme" n'est sans doute pas le terme exact. Durant les 3h30 de cet Intermezzo (un entracte de plus de 3 heures, lol) dont 3h de boite de nuit et 14 mn de cunnilingus sportif et inconfortable dans les chiottes, je suis passé par différents états : surprise, questionnement, étonnement, fatigue, écarquillement, pour finalement être conquis par la puissance folle de la musique techno et du filmage de Kechiche et  de son chef-op', par les boucles hypnotiques de ce film-rave qui vire au chamanisme et à la transe (transe sexuelle, transe musicale, transe filmique, mais en revanche pas trop transgenre). Comme Malick, Kechiche est à part, ailleurs, dans sa folie artistique singulière qui échappe à toutes catégories. Bien sûr, la majorité des critiques ont crié au scandale, au désastre, au trolling, au foutage de gueule, sur le mode “c'est quoi ce film sans histoire avec 250 plans de fesses ?". Ceux-là devraient m'expliquer pourquoi  l'expression de la pure sensation et l'absence de récit sont admises en peinture, en art, en littérature (la poésie, le nouveau roman), en musique évidemment (l'art abstrait et purement sensoriel par excellence), mais jamais en cinéma, où tout le monde réclame du récit sinon rien. De manière tout aussi prévisible en notre ère #Me Too, nombreuses et nombreux sont ceux qui reprochent à Kechiche de filmer obsessionnellement les fessiers de ses actrices. Je comprendrais mieux cette remarque si les mêmes se scandalisaient quand Dujardin massacre des quidams dans Le Daim, quand Diao Yinan découpe des personnages à la lame ou avec un parapluie, quand Tarantino met en scène un massacre au pittbull ou au lance-flammes. Pourquoi la représentation de la violence, des flingues, de la guerre, de la mort ne choque personne alors que la représentation du corps, du désir, du sexe, déclenche le moulin à polémique ? Et pourquoi reprocher à Kechiche son male gaze" mais pas à Tarantino ? Un peu de cohérence, s'il vous plait ! Personnellement, le “male gaze" ne me dérange pas du moment qu'on ait la possibilité de voir de plus en plus de “female gaze", comme chez Rebecca Zlotowski, Mati Diop, Justine Triet ou Céline Sciamma vus cette année à Cannes. Pour finir sur Intermezzo, si en effet le cinéaste filme  beaucoup les croupes féminines  (je comprends que cela puisse lasser) je retiens que, dans ce film, personne n'agresse ni ne domine ni ne blesse ni ne tue personne, au contraire, tout le monde s'éclate ensemble et à égalité, filles et garcons, et quelles que soient leurs origines ou classe sociale. Si Tarantino retient 1969, Kéchiche retient la nuit (et ses potentialités de 69), son dance-floor utopique où la jeunesse est unie, fondue ensemble dans l'ivresse de l'alcool, de la danse et du désir, débarassée de la société, de ses conflits, fractures et contraintes. Lesquelles reviendront peut-être, sans doute, dans Mektoub 3, canto duo, comme le suggère la presence du personage d' Ophélie, sa grossesse, son mariage imminent avec Clément, soit les rares bribes de dramaturgie de cet Intermezzo qui annoncent le retour aux affaires, aux intrigues et au récit dans le 3ème volet.

Au milieu des polémiques, c'est Parasite de Bong Joo-ho qui semble avoir mis tout le monde d'accord. Le Coréen virtuose met en scène l'éternelle lutte des classes mais en la complexifiant, dépassant les schémas binaires à la Ken Loach. Ce faisant, il jongle avec les genres, passant de la comédie au gore et à la fable sociale avec une maîtrise et une aisance confondantes. Et quelle précision dans la mise en scène, dans les variations de lieux et de tonalités, dans cette virtuosité qui ne s'affiche jamais. 

Kéchiche, le pestiféré de la Croisette, a étrangement rayonné sur d'autres films. Ainsi retrouve-t-on Léa Seydoux (La Vie d'Adèle) et Sara Forestier (L'Esquive) à l'affiche de Roubaix, une lumière, film noir inattendu de la part d'Arnaud Desplechin, qui a souvent fait part de son admiration pour l'auteur de La Graine et le mulet. Excellentes, Seydoux et Forestier font face à un impérial Roschdy Zem, qui compose un commissaire Daoud revêtant les atours d'un travailleur social et d'un saint laic. Une hypothèse lue dans Libé fait de Roubaix... un film sur Kechiche et ses actrices, ses méthodes de travail étant métaphorisées par les interrogatoires des deux femmes suspectes. Cela se tient, mais j'ai pensé à un autre cinéaste admiré par Desplechin : l'insistance de Daoud, sa façon de revenir sur des détails, sa quête obstinée d'une parole de vérité m'ont rappelé la méthode de Claude Lanzmann. Hypothèse validée par Desplechin lors d'une conversation post-projo. On retrouve une autre actrice kechichienne dans Sibyl de Justine Triet : Adèle Exarchopoulos. Elle y est très bien mais a fort à faire face à une Virginie Efira exceptionnelle, une Sandra Hüller drôlissime et une Laure Calamy qui parvient à imprimer sa fantaisie en deux ou trois scènes (les hommes sont plus effacés dans ce film très féminin). Triet met en scène elle aussi des filles du feu, qui se débattent dans un dérèglement général des sens et des affects. Sibyl est-il une comédie dépressive ou un drame où l'on rigole parfois aux éclats ? Les deux, et après Victoria, Triet confirme son aisance à osciller entre gravité et légèreté, en mettant en scène des femmes perdues entre leur métier, leur position sociale et leurs affects en surchauffe.

On passera plus rapidement sur Matthias et Maxime, un Xavier Dolan plaisant mais inégal et mineur. Je n'ai pas pu voir Le Traitre de Marco Bellochio ni It Must be heaven d'Elia Suleiman, mais je suis presque certain qu'ils confirment la densité exceptionnelle de la compétition 2019. 

Mais Cannes, c'est aussi les sections parallèles où l'on a pu voir de belles découvertes et des films très forts. Par exemple, Séjour dans les monts Fuchun du Chinois Gu Xiaogang en clôture de la Semaine de la critique, à la fois une découverte et un film splendide, l'un des plus beaux vus à Cannes toutes sélections confondues (ma Caméra d'or perso). L'histoire d'une famille, avec les problèmes que nous connaissons tous : sentiments, argent, relations inter-générationnelles, jalousies... Xiaogang nous attache progressivement à tous ces personnages grâce à une mise en scène attentive, patiente, élégante mais dénuée de frime, toute de placidité et de précision, révélant les liens invisibles entre la Chine moderne et sa culture ancestrale, entre continuité et disruption. Les tours poussent, l'immobilier grimpe en flèche, mais les paysages peints au XIVème siècle sont toujours présents dans toute leur sérénité. Son film, qui nous a rappelé les premiers Hou Hsiao-hsien ou Edward Yang, est le premier d'une trilogie en cours. Si Gu Xiaogang continue à même hauteur, il reviendra un jour en compétition et postulera aux plus grands honneurs. Cannes, c'est aussi ça : la floraison des grands cinéastes attendus et l'éclosion des petits nouveaux qui seront très attendus demain. L'édition 2019 en fut l'exemple frappant.

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