Cannes 2019, Journal 18 – 21 mai

La Maîtrise et le doute: Bilan à mi-parcours : les coups d'éclats, les confirmations, les déceptions.
Par Frédéric Mercier
le Mercredi 22 Mai 2019

vie cachéeQue serait le festival sans un coup de théâtre ? Celui de cette année fut tout aussi sublime que la conférence de presse de Jean-Luc Godard sur Face Time l'année dernière : Terrence Malick était là ! A titre personnel, je n'osais l'espérer. Entre amis, entre malickiens, nous en rêvions sans trop y croire, blaguant à ce propos dans les files d'attente. A la fin de la projection d'Une vie cachée, le cinéaste est sorti de l'invisibilité. Après avoir pris le temps de réfléchir à son geste, Gygès a donc choisi de déposer son anneau. Au côté de son épouse, qu'il tenait chaleureusement dans ses bras, il est venu applaudir ses comédiens allemands. Image extraordinaire, instant inoubliable, notamment quand Pedro Almodovar et lui,  deux maîtres concourant l'un contre l'autre, se congratulèrent. Pas de doute : l'Américain et l'Espagnol nous ont, jusqu'à présent, offert les deux films les plus incontestablement réussis de la Compétition.

Contrairement à ce qu'avancent ses détracteurs, Malick ne sermonne pas, il doute, il s'interroge, il ausculte avec une méticulosité tatillonne les souffrances d'une âme en souffrance dans l'Autriche nazie. Ce qu'il y a de plus étonnant dans Une vie cachée, c'est la manière dont le réalisateur de La Ligne rouge parvient à ne pas perdre le fil de la conscience qu'il explore alors même que celle-ci est sans cesse rudoyée, malmenée, par un monde devenu fou. En cela Malick aura peut-être permis de mettre en évidence ceci : les grands films se distinguent par la netteté du trait, la droiture du geste. Si les premiers films de la Compétition tirent le bilan que le monde coure à sa perte, les maîtres prouvent que l'heure n'est plus au tâtonnement ou à l'hésitation. Il s'agit plus que jamais au contraire de savoir fermement ce en quoi il faut croire. 

Malheureusement Jessica Hausner, elle, confond droiture et rectitude. Son Little Joe, dystopie scientifique sur l'injonction au bonheur, est figé jusqu'à en être glacial . Le propos demeure flou comme si la réalisatrice cherchait, en faisant preuve d'une maitrise froide, à en masquer la vacuité. Même le malicieux cinéaste roumain Corneliu Porumboiu perd un peu le fil de son récit. Les siffleurs hésite sans cesse entre comédie-champagne et polar existentiel sans jamais parvenir, malgré des scènes fort cocasses, à concilier harmonieusement les deux. Ce qui n'est certes  pas le cas de Diao Yinan qui, avec Le lac des oies sauvages, réalise une oeuvre superbe.  Le réalisateur chinois n'a pas besoin de longs dialogues pour que chacune de ses scènes fasse monde. Son cadre accueille la Chine entière (avec ses ateliers, ses paysans, ses commerces de rue, sa pègre, ses flics, ses amoureux secrets). Chez Hausner et Porumboui,  le style est synonyme d'épate à force de vouloir masquer les carences du propos. Chez Yinan, il est synonyme de virtuosité et  de sidération. 

Le film de Céline Sciamma impressionne également par la netteté du geste et la précision de la pensée. Il m'est arrivé de regretter que la réalisatrice de Tomboy n'ait jamais réalisé de grand film. C'est désormais chose faite. Portrait de la jeune fille en feu offre l'assurance tranquille d'un discours féministe qui ne parait jamais démonstratif. Si le film peine à démarrer, semblant d'abord un peu maniériste, il réussit, lentement mais surement, à inventer son propre langage. Les dialogues, qui au début semblent assénés et figés, gagnent peu à peu en naturel. Comme les grands maîtres présents à Cannes, Sciamma sait pertinemment ce qu'elle a à dire et surtout à montrer. C'est aussi le cas des frères Dardenne dont Le jeune Ahmed se distingue également par son absolue netteté. Louons l'épure d'un film sans une once de gras : un cinéma d'idées, philosophique, qui accomplit le miracle d'être toujours puissamment incarné. Louons également l'audace du propos : faire corps avec un gamin djihadiste qui se bat contre le monde pour imposer ce qu'il croit juste. Film de l'inflexibilité des certitudes, il est le miroir du film de Malick. 

J'en reviens donc, au risque d'être insistant, à Malick. C'est le problème avec les chefs d'oeuvre. On voudrait sans cesse en parler. Comme Jarmusch (même si je n'aime pas le film), comme Loach, comme Almodovar, comme les Dardenne, le réalisateur du sublime Une vie cachée se distingue par sa hauteur de vue et la netteté de sa pensée. Je le répète : cela ne veut pas dire que ces cinéastes ne doutent pas. Au contraire, mais ils font de ce doute l'étoffe même de leur cinéma.

A l'heure où j'écris ces lignes, nous attendons encore d'autres maîtres( Bellocchio, Desplechin, Kechiche, Bong Joon Ho), histoire de vérifier que la maîtrise, la vraie, est toujours signe de probité intellectuelle. 

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