Aimer Avengers, mépriser l'art

Rance
Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 13 Mai 2019

avengersRance. France Culture a publié sur son site mardi dernier un texte rance confirmant que, hélas, l'époque est à la multiplication de prises d'opinion usant d'une terminologie qu'on croyait caduque. Texte qui nous a rappelé un tweet de sinistre mémoire posté par Simon Riaux (Ecran large) évoquant, à propos de Mes provinciales de Jean Paul Civeyrac,  « ce que le cinéma français a de plus moribond et dégénéré (sic) ». De quoi s'agit-il ici ? D'un article signé Frédéric Martel intitulé Le succès titanesque d'Avengers laisse les critiques tétanisés. Le sociologue essaie d'analyser le manque d'enthousiasme de la plupart des critiques français devant Avengers : Endgame. A quelle conclusion about-il ? Et bien à celle-ci :  si les critiques ne goûtent guère au dernier opus tiré de l'univers Marvel, c'est que, outre leur « misanthropie » et leur « élitisme mesquin », ils témoignent d'un « anti-américanisme » et d'un mépris pour le cinéma populaire qu'explique, selon lui, leur appartenance à « la gauche intellectuelle ». Décortiquant un papier de Thomas Sotinel paru dans Le Monde, le sociologue a le mauvais goût d'ajouter : « Sa courte critique est reléguée en bas de page, sous un article de six colonnes consacré à un metteur en scène d'opéra auquel quelques centaines de Français bien nés ou fort riches assisteront, peut-être avec des invitations VIP ». Alors soyons clairs : ce vocabulaire est exactement celui de l'extrême droite populiste. Attention : je ne dis pas que Simon Riaux et Frédéric Martel sont extrémistes. Mais j'affirme qu'ils emploient une rhétorique extrémiste. Comment est-il possible que personne ne la dénonce ? Comment est-il possible qu'elle ne soit pas condamnée ?  Comment est-il possible qu'elle infuse ainsi les discours ? Comment en sommes-nous arrivés là ? C'est ce qu'il nous incombe de comprendre. 

Mais revenons d'abord au film, et à l'article publié sur le site de France Culture.  Le journaliste veut démontrer que les critiques ne peuvent pas comprendre et apprécier Avengers : Endgame parce qu'ils n'en possèdent pas les codes. Erreur ! Ce ne sont pas les codes que nous n'avons pas, ce sont certaines références, certaines informations. La différence est d'importance. Car les codes – tant narratifs que thématiques que politiques – sont parfaitement identifiables. Moi qui ai vu le film, je n'ai éprouvé aucune difficulté à les reconnaître : fascination pour l'imagerie militaire, grand combat entre les forces du bien et du mal, imaginaire apocalyptique, forme de la saga qui permet le croisement de différents fils narratifs que d'abord on croyait indépendants, syncrétisme mythologique ( un brin de folklore scandinave, une pincée de légendes celtes, un zest de pop culture), politiquement correct (à la fin  Captain America lègue son super bouclier à un Afro-américain, lui confiant ainsi la mission de sauver le monde), etc. Donc oui, Thomas Sotinel a parfaitement raison d'affirmer que ces scènes et ces images « on les a toutes vues » ! Et on est abasourdi que Jean-Marc Lalanne (les Inrocks) soit « interloqué » par « la puissance de cinéma » et la « puissance mythologique » de cette bouillie artistique et intellectuelle. Et on est stupéfié que Xavier Leherpeur (La Septième obsession) parle de «  film de super-héros presque bergmanien (sic) ». Donc non,  Monsieur Frédéric Martel, il n'y a là rien de génial, rien de divers, rien de politisé. Rien de comparable à Balzac, Proust, Wagner, Joyce. Elle étonne d'ailleurs cette litanie de références chez un sociologue qui fustige l'élitisme... Car, au fond, elle reconduit le geste élitiste par excellence : celui qui consiste à « élever » la culture populaire en la remorquant à la culture « noble ».  Ajoutons que ce qui achève de rendre Avengers : Endgame proprement irregardable c'est que, loin de se contenter de mener une intrigue simplette et plate, les scénaristes se sont sentis obligés de suggérer, à coup de références et de clins d'oeil, que personne ne croit vraiment à cette histoire. Que personne n'est dupe. On s'interrogera, une autre fois, sur la difficulté rencontrée par de nombreux artistes à croire dans le pouvoir de la narration. Pour prendre un autre exemple de saga –  quoi qu'on pense des qualités cinématographiques de la trilogie – le réalisateur du Seigneur des anneaux eut au moins le mérite de prendre au sérieux l'histoire qu'il nous racontait.

Par ailleurs, le texte de Frédéric Martel est un précipité de procès d'intentions parfaitement gratuits, déloyaux, voire grotesques. Comment peut-il écrire, par exemple, que « les critiques sont au fond « malheureux » que les spectateurs puissent être « heureux » en voyant ces trois heures d'un tel film » ?  Ou que « les critiques ont beau se battre pour que personne n'aille voir Avengers,  le public s'y presse toujours plus nombreux » !  Non, Frédéric Martel, je ne me bats pas pour que les gens n'aillent pas voir Avengers. Et cela ne me rend pas « malheureux » qu'ils le fassent.   Et je ne connais pas ce que vous nommez « le blues du critique » ... Notre travail – qui est beau et joyeux - consiste bien plutôt à accompagner la réception des films que nous aimons. Car la vocation du critique, comme l'écrivait Walter Benjamin, est d'« achever » l'oeuvre d'art, c'est-à dire de la poursuivre par les moyens de l'analyse et de l'écriture. Et nullement de dire ce qu'il faut voir et ce qu'il ne faut pas voir. Je ne connais aucun d'entre nous qui prétende à un pouvoir aussi vain, absurde, dictatorial. Remarquons, une nouvelle fois, que, pour quelqu'un qui s'attaque aux pédants, vous êtes, Monsieur Frédéric Martel, décidemment bien donneur de leçons ! Voilà en effet que vous convoquez les propos de Serge Daney, une autre autorité donc, pour énoncer doctement que le cinéma s'est construit sur deux jambes, l'une intellectuelle, l'autre populaire. Je ne crois pas que les critiques que vous moquez dans votre texte aient besoin de ce rappel. Pour ma part,  et à titre d'exemple, je considère Titanic comme un chef-d'oeuvre. Si la curiosité et la probité vous en prennent, vous pouvez consulter l'article que j'ai consacré au film de James Cameron dans le Dictionnaire de la pensée du cinéma (ouvrage publié sous la direction d'Antoine de Baecque et de Philippe Chevalier aux Presses Universitaires de France). 

Mais revenons à notre question de départ. Comment l'article de Frédéric Martel est-il possible aujourd'hui ? Comment le tweet de Simon Riaux est-il possible  en 2019 ? Mon interprétation est la suivante : il se développe aujourd'hui chez les intellectuels un mépris de l'art, un mépris pour ce qui est « noble », « raffiné » et, un mépris qui les conduit à admirer les films avec Chuck Norris et Dolph Lundgren et à consacrer une exposition à Louis de Funès. Un autre exemple ? Ces propos de la philosophe Sandra Laugier concédant que certes les dialogues de Game of Thrones peuvent hérisser les amateurs de « littérature pure «  mais que « l'art philosophique du XXe siècle c'était le cinéma, l'art philosophique du XXIe siècle c'est les séries télévisées ». Pour ma part, ni l'écoute des quatre émissions des Chemins de la philosophie (France Culture) consacrées à la série HBO ni la lecture du numéro spécial de Philosophie Magazine sur le même sujet ne m'ont convaincu qu'il y avait là plus de pensée que dans les filmographies de Nuri Bilge Ceylan, de Jia Zhang-ke, de Wang Bing, de Lav Diaz, de Jean-Luc Godard, de Hou Hsiao-hsien, de Béla Tarr, de James Gray etc. Un autre exemple ?  Ces mots de Julien Gester dans Libération à propos de Jessica Forever : « C'est là certainement le premier film d'une telle carrure à porter la marque de jeunes auteurs dont les visions et les envies auraient été plus volontiers forgées par la fréquentation de Metal Gear Solid, des herbiers pixellisés de tumblr et de la pornographie en tube que par l'admiration d'éminents cinéphiles ou de l'héritage de la Nouvelle Vague ». Alors, bien sûr, il n'y a rien de commun entre la rhétorique extrémiste de Frédéric Martel et de Simon Riaux et celle, humaniste et pondérée, de Sandra Laugier et de Julien Gester. Mais ne reconnaissez-vous pas dans leurs considérations une même méfiance pour ce qui est délicat et relevé ? Un même soupçon envers ce que l'art peut avoir d'aristocratique ?

Pourquoi une telle défiance, une telle prévention ? Il faudra y revenir. Car ce mépris de l'art, il est urgent de l'interroger, il est urgent de le penser.  En attendant, on méditera ces phrases de Bourdieu ( auteur qu'on ne peut pas accuser de complaisance avec les élites) invitant à se méfier d'une dichotomie trop simple entre élitisme et populaire : « Il n'est pas rare que les écrivains qui opéraient une révolution symbolique portant sur ce que la littérature, la peinture ou le théâtre a de plus spécifique, aient été perçus comme indifférents ou même conservateurs, en tout cas élitistes. Je crois au fond de moi, que même s'ils ne se préoccupaient en rien de 'plaindre les opprimés ou de maudire les oppresseurs', comme dit Nabokov, ils leur apportaient quelque chose – et pas seulement aux happy few – en brisant les formes, qui sont toujours des formes a priori de perception et d'appréciation, en détruisant ou en subvertissant des langages, qui enferment toujours la pensée dans des censures ou des routines (Revue programme numéro 18 du Théâtre de la Bastille, janvier-juin 1995) ». 

 

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