Le chemin de la voix

Le film One, two, many de la néerlandaise Manon de Boer est exposé actuellement à Bruxelles. L'occasion de revenir sur le travail de cette artiste-cinéaste qui fait ici entendre les secrètes vibrations des voix.
Par Joséphine Michel
le Jeudi 21 Mars 2019

mdrPhoto Courtesy Manon de Boer et Jan Mot, Bruxelles

Manon de Boer a imprégné bien des mémoires avec Sylvia Kristel – Paris(2003), et Resonating Surfaces(2005), respectivement des portraits filmiques de l'actrice du film érotique Emmanuelleet de la psychanalyste Suely Rolnik, Pendant plusieurs années, elle s'est confrontée à ce genre du portrait dans lequel elle faisait advenir la sensation et la vibration d'un être sans jamais tenter d'expliquer celui-ci. Cette exploration avait déjà quelque chose de très sonore : une qualité des silences, des résonances entre les mots, et des structures quasi-musicales. L'artiste s'est depuis concentrée sur le son comme sujet et comme medium. Le film One, Two, Many exposé en ce moment à Kanal à Bruxelles en est un signe saillant.

Trois murs, face, gauche et droite, trois formes différentes d'images acoustiques, fragments consécutifs de l'oeuvre. 

Le premier fragment se focalise sur un flûtiste virtuose. Cette séquence s'amorce parun gros plan sur son visage et sa respiration avant la pièce musicale. S'ensuit sa performance, une tentative de glissandode plus en plus aigu. La caméra se meut en arabesque autour du musicien, captant sensuellement l'incarnation de sa respiration dans des plans très rapprochés de ses lèvres, de sa gorge, de son dos. Le deuxième fragment, sur le mur de gauche, est un plan fixe sur ce qu'on devine être l'intersection d'un plafond et d'un mur ; une forme brune indistincte, dont les angles sont arrondis. Une voix féminine décrit, de manière inattendue, la sensualité de la voix de Roland Barthes, sa circulation dans l'espace, sa fluidité et sa tactilité, avant même que celui-ci n'émette un mot. Plus tard, à droite, la troisième partie présente quatre chanteurs, performant les Canti Popolari (chants populaires) de Giacinto Scelsi, ainsi que cinq auditeurs qui encerclent les voix en se déplaçant. Or ce morceau est atonal, ses mots sont à peine audibles, presque l'antithèse d'une chanson populaire. Lorsque la voix s'arrête, les corps se figent. Les voix, multidirectionnelles, sont ici créatrices de lien. 

Se pose alors la question du titre de la pièce : « One, two, many » n'est-il pas très certainement un jeu de mot déviant le sens de l'expression anglaise « one too many » (un de trop) pour affirmer la puissance et la pluralité des formes de l'être- ensemble ? Les moments pré-langagiers décrits dans le deuxième fragment proviennent d'un enregistrement du séminaire de Barthes de 1977 au Collège de France sur le « comment vivre ensemble ».Il y explorait la pertinence contemporaine de l'idiorythmie, terme emprunté à l'Église orthodoxe, qui exprime la possibilité pour chaque moine de vivre selon son propre rythme, au sein d'une communauté. On peut se demander si cette installation filmique n'explore pas, à son tour, la potentialité de l'idiorythmie, chacune des scènes incarnant une manière singulière de donner à voir et à entendre les émanations et les trajectoires mystérieuses de la voix et de sa vibration.

ONE, TWO, MANY de Manon de Boer à Kanal, Pompidou Bruxelles 

22/01/2019 - 19/05/2019

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