« Je suis un peu boulimique, comme Picasso »

Par Damien Aubel
le Vendredi 07 Juin 2019

La jeune peinture n'en finit pas de bourgeonner, et ses talents d'éclore. Parmi eux, et non des moindres, Jean-Charles Bureau, qu'on a rencontré lors du vernissage de son expo au Faubourg des Jeunes Artistes.


Né à l'aube des nineties, déjà accroché, l'an dernier, aux murs de la Collection Lambert (Avignon), aujourd'hui heureux bénéficiaire d'un solo show au Faubourg des Jeunes Artistes (extension de la galerie Le Feuvre & Roze et vivier de jeunes pinceaux), Jean-Charles Bureau porte bien son patronyme. Il est à lui seul une petite entreprise, ou, histoire de rester dans le ton, puisqu'il est aussi apiculteur, une petite ruche bourdonnante d'activité et de variété. Peintre manifestement figuratif (un autoportrait en ouvrier du BTP, au rouleau dégouttant de peinture blanche, une nature morte aux parpaings), il revendique une démarche « conceptuelle » ; coloriste précis, mais dans cette gamme neutre qu'est le gris ; modeleur soigné des objets et des corps, mais attiré par cette matière à la fois brute et modeste qu'est le matériau de construction, palettes, parpaings ; porteur du flambeau de la peinture, art visuel « noble » s'il en est, traditionnel, respectable, il puise aussi dans les résidus sans grâce de notre modernité, à l'instar de ce papier bulle appliqué comme un glacis, révélateur et occultant à la fois, sur certaines toiles... Nulle contradiction douloureuse pourtant – Bureau n'est pas Flaubert écartelé entre « deux bonshommes distincts » –  mais la fécondité d'une noce permanente des contraires, qui semble communiquer au jeune peintre cette vivacité passionnée avec laquelle il répond à nos questions à la faveur du vernissage.

Vous vous présentez comme peintre « conceptuel », ce qui suppose un réservoir d'idées, de lectures. Lesquelles ?

Je suis un lecteur de Nietzsche, le Nietzsche du tragique, de la confrontation au réel, de l'éternel retour, mais aussi de l'oubli, un  thème que je commence à explorer. Je suis très proche, aussi, de la philosophie asiatique, de son éloge de l'ombre...

Vous évoquez des pensées souples, fluides, loin des programmes, parfois rigides, associés à l'art conceptuel. Alors, c'est quoi pour vous être « conceptuel » ?

Je ne vais pas peindre un paysage pour le paysage : je dois avoir quelque chose à raconter. Je me vois comme un passeur d'histoires, un conteur : c'est en cela que je me définis comme un artiste conceptuel, l'idée ou l'histoire vont primer sur l'image. C'est d'ailleurs pourquoi je travaille aussi sur les objets – ils sont peu représentés ici, mais dans mes expos il y a beaucoup d'installations aussi, il peut y avoir de la vidéo. Je suis peintre, c'est là que je m'exprime le mieux, mais si ce que je veux raconter exige une installation avec du béton, ou une vidéo, je change de médium. Je travaille beaucoup par ensembles, je n'ai pas de motifs récurrents, ça change très vite. C'est sans doute la conséquence d'une boulimie de travail, et du refus d'être enfermé dans une étiquette. A cet égard, mes artistes de référence sont Gasiorowski, qui soumettait sa peinture à un renouveau permanent, et Kippenberger, peintre mais aussi installateur. 

Mais vous aimez la peinture au sens le plus matériel, sa consistance, ses dégradés chromatiques, c'est très perceptible...

Je ne cache pas que je suis peintre, j'ai un goût de la peinture. C'est toute la contradiction de mon travail, une contradiction que j'aime : je me décris comme artiste conceptuel, mais il y a aussi le plaisir de la peinture, le plaisir du travail. Un peu comme dans une ruche, c'est un labeur heureux, celui d'un Sisyphe heureux...Il s'agit de trouver une harmonie. Ainsi, au centre de mes préoccupations, il y a la question du bonheur, et il va s'agir de concilier bonheur et mélancolie.

Cette harmonie, c'est aussi celle des matériaux et des médiums, parfois très différents, que vous employez ?

Je fais partie d'une génération pour qui le clivage entre abstraits et figuratifs n'a pas de sens, qui se fiche de la mort annoncée de la peinture : on en fait donc elle existe ! Tout a été fait, mais peu importe. Je suis un peu boulimique, comme Picasso, qui allait au Louvre emprunter des formes sans scrupules. Si quelque chose est beau, je le reprends. Et il se trouve également que je ne viens pas du tout du milieu de l'art : j'ai des parents ouvriers et j'ai découvert l'art à l'issue de mes études, en étant gardien de salle au Louvre. Face à la peinture, je me suis dit : c'est ça que je veux faire. Je n'avais donc aucun a priori...

Certaines de vos toiles sont tendues de papier bulle, comme pour les masquer...

Je voulais d'abord faire disparaître les choses : ma peinture peut être monumentale, mais elle est assez simple à appréhender, assez douce. L'idée est d'arriver à une certaine simplicité, derrière laquelle se dissimule le travail. 

Exposition Jean-Charles Bureau, L'oubli s'annonce, Faubourg des Jeunes Artistes, jusqu'au 27 juin

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