CONTES DES MERS DU SUD

Par Damien Aubel
le Mardi 21 Mai 2019

branly oceanie
Où l'on prend la mer à la découverte de la myriade d'îles de l'Océanie. Et de la culture commune qui les réunit. 
 

Si on avait la fibre lyrique, on parlerait de miracle océanien. Comment cette nébuleuse d'iles qui mouchettent le Pacifique se sont-elles soudées dans un même ciment culturel ? Par quels cheminements, d'Hawaï à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Zélande aux îles Australes, d'un archipel à un autre, les rites, les pratiques artistiques, les structures sociales, ont-ils acquis leur indéniable cohérence ? Une question à laquelle répond avec un luxe d'oeuvres et de précision, la grande expo du quai Branly, véritable périple sur la houle d'un imaginaire commun. 

La métaphore maritime s'impose, car c'est bel et bien l'eau qui fait office de tissu conjonctif, la mer qui est le socle commun. Voie naturelle de communication, elle est sillonnée par les navigateurs – autochtones, puis à partir du XVIIIe siècle, occidentaux. Mais surtout elle est un fluide vital qui réunit tous les êtres et les éléments du cosmos. Hommes et animaux : prenez cette pirogue à balancier de Papouasie-Nouvelle-Guinée et ses formes élancées, fuselées et dont les extrémités s'affilent pour évoquer les formes des requins. Vivants et morts : une époustouflante « pirogue des âmes », longiligne chef-d'oeuvre de sculpture, a pour passagers des effigies d'animaux, d'esprits et de défunts. Véhicule symbolique du passage d'un monde à un autre, elle joue un rôle-clef dans l'initiation des jeunes hommes asmat (Papouasie). 

Le peuplement de l'Océanie est un processus au long cours, qui se poursuit jusqu'au XIIIe siècle, et même au-delà. Fouler un sol nouveau, s'installer dans une île tout juste conquise, c'est aussi, naturellement, en prendre possession symboliquement. Une logique d'« ancrage », pour reprendre le terme de l'exposition, plus généralement caractéristique de toute la pensée sociale et religieuse des populations océaniennes. Il s'agit toujours de se lier, de se relier. Et, en premier lieu, avec le monde invisible, celui des divinités, des ancêtres. Les hommes vivent dans un monde saturé d'énergie sacrée, de forces qui les dépassent et qu'il s'agit de canaliser, de se concilier. Doit-on prendre la mer dans l'atoll de Nukamanu ? On demande sa protection à l'ancêtre Popua, dont on verra ici une imposante figure du tournant du XXe siècle, où le bois s'allie aux coquillages et aux fibres végétales. Mais le témoin le plus frappant de continuum qui noue l'humain et le divin est sans doute une extraordinaire statue en bois de santal du XVIe ou du XVIIe siècle (Rurutu, îles Australes). A distance, c'est un bloc de bois anthropomorphe, une silhouette stylisée sur la couleur brune, chaude, de laquelle courent des reflets lumineux et semblent pousser comme d'étranges petites excroissances. On se rapproche, on s'aperçoit que cette éruption de protubérances qui sur le ventre, le visage de la statue, sont autant de formes humaines miniatures. Trente, pour être précis : le nombre de générations qui sont nées entre le temps du dieu A'a et le dignitaire dont les ossements étaient conservés à l'intérieur de la statue. Les trente maillons d'une chaîne qui rattache les hommes à la divinité. 

Mais ce monde où tout résonne dans une autre dimension est bien tangible. Les rituels, les cérémonies sont des fêtes des sens, les costumes d'apparat, les accessoires sont des réalisations d'une rare richesse visuelle. Telle cette immense coiffe du début du XXe siècle (population de langue roro, île Yule, Papouasie-Nouvelle-Guinée) : fibres végétales, plumes, coquillages, écailles de tortue, c'est un joyau composite. Et un bel échantillon d'une pratique artistique constante en Océanie : l'accumulation des matériaux précieux. Plus ceux-ci sont exotiques, rares, plus ils témoignent, de la part de leur possesseur, d'alliances prestigieuses, d'une intégration dans un processus d'échanges. Car, rappelle l'exposition, citant au passage l'influence que ce circuit des dons et des contre-dons a eue sur la pensée des grands anthropologues, les Mauss et les Malinowski, l'échange est le moteur, le ressort du fonctionnement social en Océanie. Et lorsqu'à partir du XVIIIe siècle, les Occidentaux sont venus poser l'ancre dans cette fourmilière d'îles, ils ont certes apporté les maux trop connus – maladies, exploitation... Mais ils se sont aussi trouvés pris dans un vaste réseau de circulation des imaginaires. Et c'est ainsi qu'à la fin du XXe siècle, on trouve dans la vallée de la Waghi (Papouasie-Nouvelle-Guinée) un insolite bouclier qui arbore le visage du « Phantom ». Oui, le « Phantom », ce héros masqué des comics US...

Exposition Océanie, musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu'au 7 juillet

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