Rhapsodies troyennes

L'Énéide a de beaux jours devant elle. Pour cette énième adaptation, Claude Brozzoni va à l'essentiel. Peu d'effets, une mise en scène sobre qui entremêle chants macédoniens et poésie de Virgile. Lyrique et émouvant.
Par Olivier Frégaville-Gratian d'Amore

rhapsodieLes spectateurs s'installent sur des airs d'accordéon joués en direct par Claude Gomez. A ses côtés, debout, droit comme un i, Guillaume Edé attend, une valise à la main. Il scrute l'horizon. Il cherche un rivage, une terre d'accueil, pour lui, pour ce qui reste de son peuple. Il est Énée, l'un des derniers survivants de la chute de Troie. La voix lourde, triste d'avoir perdu tant d'amis, de proches, il entonne un chant macédonien. Le ton est donné. Entremêlant le récit d'une poignée d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants à la dérive avec les musiques d'un monde qu'ils ont dû fuir, Claude Brozzoni creuse la veine du poème antique pour mieux raconter l'exil, celui des vaincus, celui de ceux qui ont fui les conflits, la guerre. Évidemment, on ne peut que faire le parallèle avec l'actualité où de nombreux apatrides errent en méditerranée à la recherche d'un lieu, d'un pays qui les accepterait au moins un temps pour panser leurs blessures, reprendre des forces. 

Jouant sur nos imaginaires, notre capacité à voir au-delà des mots, le comédien-chanteur plonge dans ce récit homérique et conte l'histoire d'une vengeance, celle d'une déesse contre toute une cité. Folle de rage contre le prince Pâris qui a préféré l'amour à la gloire, Junon, la jalouse, voue aux gémonies les troyens et les poursuit de sa haine sans pitié. Armant les Grecs, les aidant à ruser, elle influe de tout son poids sur le destin. Un homme, notre héros Énée, va contrecarrer ses plans. Sans jamais faiblir, il guide les rescapés jusqu'au Tibre pour fonder Rome. 

Certes, rien de nouveau sous le soleil. En utilisant le fameux cheval de Troie, après dix ans de siège, les Grecs remportent la victoire. Mais c'est la manière dont Claude Brozzoni s'empare de Virgile qui attrape et saisit le spectateur. S'appuyant sur la beauté du texte, sa musicalité, il transmet toute sa puissance et son onirisme. S'inspirant des aèdes d'antan, des bardes, des ménestrels qui de village en village transmettaient les histoires de dieux, de héros, il s'attache à ne garder que l'essence de ces chants épiques, soulignée par les superbes mélodies aux tonalités macédoniennes. La voix envoûtante de Guillaume Edé invite à un voyage immobile, une ballade entre tragi-comédie et drame.

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