Tu ressusciteras le cinéma soudanais

Tu mourras à vingt ans, premier long-métrage soudanais de fiction depuis plus de deux décennies, propose une envoûtante fable initiatique et politique.
Par Louise Dumas

tu mourrasEn décembre 2018, une révolution s'est mise en marche au Soudan pour destituer le président Omar el-Beshir, qui gouvernait le pays de manière autoritaire depuis plus de trente ans. Dans les mois qui ont suivi, deux films soudanais ont été remarqués sur la scène internationale – comme si un renouveau cinématographique avait préparé le renouveau politique. Talking About Trees a ainsi reçu le prix du meilleur documentaire lors de la Berlinale 2019, tandis que Tu mourras à vingt ans a été récompensé du Lion du futur lors du dernier festival de Venise. Leurs réalisateurs, Suhaib Gasmelbari et Amjad Abu Alala, avaient une dizaine d'années au moment du coup d'État de 1989. Ils ont grandi et se sont formés sous la dictature. Plusieurs mois en amont de la révolution politique, ils se sont tous deux emparés de la caméra pour affirmer le pouvoir émancipateur du cinéma.

Dans un petit village de la province d'Aljazira, Sakira vient de donner naissance à un fils, Muzamil. Lors du baptême, le chef religieux local prédit que le fils mourra à vingt ans. Le père, incapable de supporter le poids de cette malédiction, s'enfuit. Sakira s'en retourne chez elle, seule, le nourrisson dans les bras. Générique de début. La prédiction scelle le destin de Muzamil en même temps que la narration de Tu mourras à vingt ans. Comment, et surtout pourquoi, raconter l'initiation d'un protagoniste qui ne deviendra jamais un homme ? C'est la possibilité même du récit qui semble être d'emblée condamnée.

Le film pourtant, aussi résolu que son personnage, creuse peu à peu son sillon narratif et esthétique. À l'aide de plans à la photographie très soignée, il raconte la quête de Muzamil, qui, à dix-neuf ans, cherche une figure paternelle et un sens à sa vie. Après les cours à l'école coranique, où il est un élève brillant, il travaille pour l'épicier qui lui demande de livrer de l'alcool – une denrée interdite – au vieux Suleiman, qui vit un peu en dehors du village et de ses normes. Dans cette maison à la décoration bohème et chatoyante, Muzamil découvre une autre perspective sur le monde. En complément à la formation littéraire qu'il reçoit auprès de l'imam, il apprend à compter. Tragique connaissance que celle grâce à laquelle Muzamil pourra dénombrer les jours le séparant de sa mort ? À moins qu'elle ne permette, au contraire, de déjouer la superstition... Muzamil découvre aussi le cinéma chez Suleiman, qui lui projette à partir de vieilles bobines – vestiges du temps qui a précédé la dictature – des films de Youssef Chahine ou les documentaires de Gadalla Gubara célébrant la modernité de la ville de Karthoum.

Ce film initiatique qui se fait malgré tout, malgré la malédiction initiale et les superstitions, a bien sûr une dimension politique. Il exhorte une génération à qui la dictature semblait boucher tous les horizons à se tourner vers les arts et le savoir pour sortir de sa chrysalide, déjouer les tours de l'obscurantisme et se mettre à courir vers la lumière.

De Amjad Abu Alala, avec Mustafa Shehata, Islam Mubarak...Pyramide distribution, sortie le 12 février.  
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