The show must go on

Deuxième partie du grand show théâtral de Patrick Wang sur une petite communauté regroupée autour d'un centre culturel. Une ode ingénieuse à la liberté et à l'improvisation.
Par Frédéric Mercier

bread factoryAvec cette deuxième partie, Patrick Wang a peut-être trouvé le moyen enfin de donner un souffle nouveau à son cinéma. Pour rappel, le premier opus de cette Bread Factory contait les aventures d'un petit théâtre, fabrique culturelle dirigée par deux femmes – Dorothea et Greta - ayant des idées bien arrêtées sur l'éducation populaire. Pour mettre en scène ces allers-retours entre théâtre et vie politique et associative, Patrick Wang avait inventé la ville de Checkford, une communauté qu'il prenait plaisir à mettre en mouvement avec ses drôles de personnages, ses adolescentes en plein questionnements existentiels, les rivaux Sir Walter et Jean-Marc, le jeune projectionniste et la traductrice. Inventer cette deuxième partie est évidemment l'occasion comme dans une série télé de mieux découvrir tous ces personnages, de les fréquenter de l'intérieur, de passer du temps en leur compagnie et comme dans tous ses films d'interroger les liens invisibles entre les membres de cette communauté. D'explorer ce qui se noue de profond entre eux, de comprendre la manière dont ils ont besoin, chacun pour des raisons diverses, de cette famille réinventée. Wang prend acte de cette donnée nouvelle du cinéma contemporain sous influence de la série télé : la durée à tout prix, celle qui permet une meilleure approche des hommes pris dans le fil des évènements. Il joue de cette durée moins pour intensifier ses lignes dramatiques que pour aérer au maximum son film. A la manière d'Hamaguchi récemment dans Senses, il s'offre donc une multiplicité de situations qui n'en sont pas, mais créent seulement de grandes plages de respiration où les personnages échangent leurs propos sans que cela ait une grande influence sur le récit. Très vite, le récit même n'existe plus et le film devient une entrée dans un monde imaginaire à parcourir en compagnie de quelques personnages récurrents. Cela lui permet surtout une plus grande liberté, une émancipation des codes narratifs qu'on ne lui soupçonnait pas jusqu'alors. Depuis In The Family, Wang s'était distingué par deux vertus. D'abord cette sensibilité aiguë aux variations psychologiques qui donnait au spectateur le rôle de détective de l'âme humaine pour appréhender des personnages assez insaisissables. Mais surtout une grande maîtrise formelle du cadre pour composer chacun de ses plans. Avec cette deuxième partie de sa Bread Factory, avec cette durée nouvelle, il transforme chaque situation en numéro. Les frontières entre théâtre, vie et reconstitution s'estompent, voire deviennent invisibles. La comédie musicale s'invite sans préambule au milieu d'une séquence : des touristes s'adonnent à une chorégraphie ingénieuse avec leurs perches à selfie tandis qu'un homme enchante une scène de cafétéria dans un surprenant et très long numéro de claquettes. Par ce sens inattendu du spectacle, de la durée, de la dédramatisation, Wang enchante chaque moment de son film, rend chaque instant de l'existence précieux comme un tour de music-hall. Son cinéma y a trouvé une vraie liberté. On attend avec impatience la suite de cette oeuvre parmi les plus stimulantes de la scène indépendante américaine

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