Téchiné contre le sociologisme

Dans L'Adieu à la nuit, André Téchiné propose une approche inattendue d'un sujet de société brûlant : la radicalisation islamiste de jeunes Français. Rencontre avec le réalisateur et une partie de son équipe.
Par Jean-Christophe Ferrari

adieuUn film inspiré de témoignages réels sur des radicalisés islamistes ? Sur de futurs fichés S ? Sur des jeunes gens traversés par un romantisme si effrayant et si macabre qu'ils désirent plus que tout mourir pour une cause ? Sur un garçon (Alex) et une fille (Lila) qui, malgré les efforts déployés par la grand-mère (Muriel) de celui-ci, s'apprêtent à tout quitter pour s'implanter en Turquie où, avant de franchir la frontière syrienne, ils subiront un entraînement militaire intensif ? Avec un synopsis pareil, vous vous attendez peut-être à un film ayant pour cadre une cité déclassée et violente. C'est mal connaître le cinéma d'André Téchiné qui installe ses personnages dans le Sud-Ouest, dans un centre équestre bordé par un opulent verger de cerisiers que surplombent de majestueux massifs pyrénéens.

Un fantastique intérieur

D'ailleurs, L'Adieu à la nuit commence par le spectacle d'une éclipse de soleil empêchant Muriel (Catherine Deneuve) de traquer un sanglier qui piétine ses plantations. Une éclipse ? Un symbole de l'obscurantisme religieux ? Une allégorie de la fin des lumières civilisatrices ? Absolument pas ! Téchiné indique : « Je voulais d'emblée inscrire le spectateur dans un rapport au monde et au cosmos qui ne soit pas uniquement social. Dans quelque chose de mythologique. Afin d'échapper à cette sociologie lourde qui si souvent nous prend en otage. Afin de dépolitiser quelque peu la question du djihadisme. » Il ajoute : « C'est aussi que le film a quelque chose de fantastique, il ressemble à un conte. La volonté de se détacher de la vie, la violence du désir de s'enraciner dans l'au-delà, cette manière de dialogue entre les vivants et les morts, relèvent selon moi du genre fantastique. » Cette ambition de désarrimer le sujet de la radicalisation islamique d'un ancrage sociétal trop réducteur et didactique se traduit notamment par les choix d'éclairage. Le directeur de la photographie Julien Hirsch raconte : « Pour la lumière, André convoque des références picturales : Bonnard, Tiepolo... Surtout pour tout ce qui concerne la couleur, notamment celle du ciel. Pour ce film il désirait la lumière la plus solaire possible car il voulait donner à cette histoire la dimension d'une tragédie grecque ». 

Un personnage tragique

A plusieurs égards en effet le film tient de la tragédie. D'une part parce que, en ne cherchant pas à analyser de façon mécaniste les raisons conduisant des jeunes gens à épouser la cause djihadiste, il ne désamorce pas la violence de leur furieux désir de sacrifice. D'autre part parce qu'il évite comme la peste une bonne conscience qui oblitérerait la démesure tragique du destin de ses personnages. C'est pourquoi Catherine Deneuve, que l'on n'avait pas vue aussi vibrante depuis Le Vent de la nuit de Philippe Garrel, incarne une femme dépourvue de toute certitude, dépassée par ce qui lui arrive. Quand on lui demande comment il est parvenu à tirer de son actrice fétiche (c'est leur huitième collaboration depuis Hôtel des Amériques en 1981) une participation où la fragilité est exempte de tout pathos, il nous confie : « Je lui ai parfois demandé d'être militaire. Même si ce n'est pas vraiment son registre habituel. Je ne voulais pas que son personnage soit en position de surplomb. Son attitude est altérée par l'affection qu'elle porte à Alex et Lila. Eux dont elle se sentait si proche sont soudain devenus incroyablement lointains. Je tenais à ce qu'elle ne sache pas comment réagir, qu'elle ne détienne pas la formule qui permettrait d'éclairer une croyance qui la dépasse. Je l'ai dirigée de façon à ce qu'elle soit désorientée et combative en même temps. Ce travail demandait une vigilance constante car je ne voulais pas que le personnage s'apitoie sur lui-même et cède à une attitude larmoyante. » Il complète : « Muriel bataille, elle essaie d'entamer un dialogue. Mais cela ne fonctionne pas et cela débouche sur la violence. Elle se débat dans un monde où ils sont devenus radicalement étrangers l'un à l'autre. Elle n'agit pas non plus de façon très rationnelle (quand elle séquestre Alex par exemple). Elle voit son petit-fils déraper et elle n'a pas la bonne réponse au bon moment. Ce n'est pas une donneuse de leçons, une redresseuse de torts. Elle dérape elle aussi. On ne peut se situer au-delà de la mêlée des affects. Elle l'a sauvé, empêché de partir, mais, à la fin, elle ne sait plus quoi penser. » Apparemment le travail, pour arriver au résultat que nous admirons fut ardu. Oulaya Amamra (César du meilleur espoir féminin pour Divines) confirme : « André sait exactement ce qu'il veut. Il est très ferme sur le plateau. A ma grande surprise, Catherine ne protestait jamais quand il fallait refaire une scène. »

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