Scènes de chasse au Brésil

Avec Bacurau, Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles prouvent avec brio qu'un cinéma engagé n'est pas nécessairement simpliste. Bien au contraire.
Par Damien Aubel

bacurauNature de la cible : un village. Coordonnées spatiales : Nordeste, Brésil. Coordonnées temporelles : futur imminent. Toponyme : Bacurau. Population : mêlée, instit grisonnant, doctoresse au caractère bien trempé, putains, jeunesse séditieuse (et armée), gamins, chiens. Bref, une faune qui a la bigarrure, l'excentricité mâtinée de banalité du réalisme magique. Un gibier de choix, donc, pour une bande d'allumés de la gâchette américains établis à proximité, qui réinventent les règles du safari : humain, ultra-technologisé, paramilitaire. Surveillance minutieuse de la zone de chasse, en l'occurrence Bacurau (via un drone aux allures de soucoupe volante tirée des pages d'un magazine de SF des sixties) ; isolement de l'objectif (le village est coupé du reste du monde) ; sans oublier, bien sûr, l'aspect sportif, le braconnage du bipède humain fonctionnant selon un système de points, intégrant entre autres paramètres la gestion économique des munitions. Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles reliftent donc Les Chasses du comte Zaroff, prenant au passage dans leurs filets un autre gros gibier, le spectateur. Qui ne peut que s'avouer capturé, saisi par les ambiances luministes, pris aux tripes par les embardées gore. Efficacité indéniable d'une allégorie politique, à peine allégorique, sur l'Occident prédateur, s'accaparant, par la force les ressources les plus vives, en l'occurrence humaines, du reste du monde.

Mais ce n'est là que la dépouille de cet étrange animal qu'est Bacurau. Sous les intentions affichées sans complexe, aussi nettes qu'honorables, il y a la chair vivante du film : un organisme complexe, où tout est imbriqué, interdépendant. Ainsi, les décrochages permanents des points de vue, qui se suivent et s'échangent comme un passage de relais, d'un habitant de Bacurau à un autre, d'un couple de « chasseurs » à un politicard local qui fait son show pathétique. Ou encore cette oscillation incessante entre des éléments apparemment antagonistes : terre (Bacurau a son double souterrain, à la fois refuge et oubliettes, creusé sous la surface) et ciel (le drone) ; restes de lumière attardée dans la nuit et saisis dans des nocturnes très soignés... A la pensée du chasseur qui découpe et désunit, ne serait-ce que parce que sa supériorité armée le met au-dessus du reste du vivant, s'oppose une vision qui réunit les contraires. Une vision qui n'a rien d'une « pensée magique » ou « primitive », mais qui est la seule réponse possible à la logique comptable, destructrice : celle du prédateur qui dénombre ses proies.

Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, avec Barbara Colen, Sonia Braga, Udo Kier...

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