Pourquoi J'Accuse mérite d'être aux César

Par Serge Kaganski

polanskiRidicule raout de l'autocélébration, de l'entre-soi et du tout-à-l'ego nappé d'infantilisme (pour les adultes normalement constitués, les remises de prix annuelles s'arrêtent après l'école primaire), sans oublier l'humiliant complexe poulidorien vis-à-vis des Oscars et d'Hollywood, les César nous indiffèrent depuis toujours et, à nos yeux, pourraient aussi bien ne pas exister. Pourtant, cette année, la cérémonie risque d'échapper à la routine et à l'ennui habituels et de refléter un vrai débat de fond. En une soirée et un lieu uniques vont se retrouver concentrés tous les enjeux et discussions de l'ère MeToo : l'affaire Weinstein, les agressions sexuelles, Adèle Haenel, Roman Polanski, J'Accuse, Portrait de la jeune fille en feu, les supposés male et female gaze, avec en cerise sur le gâteau explosif, le manque de transparence et de parité de l'institution qui organise cette soirée tapis rouge, champagne et compressions. Dans une telle pétaudière, bonne chance à Florence Foresti et à ses auteurs pour balancer des lancements, vannes et réparties drôles et pertinentes.

A quelques jours du grand soir, la pression monte, alimentée par les récentes déclarations de Céline Sciamma et d'Adèle Haenel, par l'entremise de journaux anglosaxons (The Guardian & le NY Times) sans doute pas fâchés de pouvoir indirectement taper sur la France et son cinéma.

Sciamma n'évoque pas spécifiquement les Cesar mais porte un regard féministe général peu amène sur la France (“un pays où il y a beaucoup de sexisme, et une forte culture patriarcale"), sur son milieu du cinéma (“une industrie très bourgeoise" avec “une résistance au radicalisme et peu de jeunes au pouvoir") peuplé d'idiots incultes (“ils ne connaissent pas le concept de film féministe, ils ne savent pas que le male gaze existe"), et sur sa critique aveugle (“ils ne trouvent pas que mon film est sexy, ils pensent qu'il manque de chair, qu'il n'est pas érotique"). On ne répondra pas à cette litanie peu nuancée si ce n'est pour préciser que l'accueil critique français de Portrait de la jeune fille en feu a été nettement plus enthousiaste qu'elle ne le dit, notamment ici à Transfuge (un rapide coup d'oeil sur Allociné montre une pluie d'étoiles dans la majorité des publications).

Pour sa part, Adèle Haenel se livre également à des considérations générales péremptoires sur le cinéma français. Ce que l'actrice ne digère pas, ce sont les 11 nominations de J'Accuse aux César. Selon elle, cela revient à “cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire 'ce n'est pas si grave de violer des femmes'". On peut comprendre l'émotion ou la colère de l'actrice, mais elle doit aussi comprendre qu'on peut à la fois apprécier J'Accuse et considérer que le viol est un acte grave et inacceptable. Il faut peut-être aussi en revenir aux faits et au droit. Dans l'affaire Geimer, Polanski a été condamné pour “relations sexuelles avec une mineure", a fait deux mois de prison, puis passé une transaction financière à l'amiable avec Samantha Geimer. Il a fui les Etats-Unis quand le procureur a changé soudainement son chef d'accusation (cela est expliqué en détail dans le documentaire de Marina Zenovich, Polanski : wanted and desired). Polanski a aussi été interdit de séjour aux Etats-Unis et a encaissé l'opprobe d'une partie du public mondial, opprobe qui s'est ravivée ces dernières années. On peut estimer qu'il n'a pas assez payé, qu'il aurait du affronter la suite de sa procédure, faire dix ans de prison ou plus, mais on ne peut pas dire qu'il s'est sorti de cette affaire complètement indemne et sans le moindre châtiment. Ajoutons que Samantha Geimer ne désire qu'une chose : qu'on ne parle plus de cette affaire dont les remous sans fin lui font plus de tort que l'après-midi fatal, selon ses propres dires. S'il faut écouter la parole des victimes, alors ne zappons pas celle de Geimer. En France, Roman Polanski n'a jamais été mis en examen pour les accusations portées à son encontre, ni jugé, ni condamné. Juridiquement, il est présumé innocent. Son film a été fait avec le concours de comédiens et d'acteurs réputés et compétents, il a été vu par 1,5 millions de spectateurs. Les nominations aux César résultent d'un vote des professionnels du cinéma (Transfuge regrette d'ailleurs l'absence de certains films défendus par la rédaction comme Jeanne, Proxima ou Alice et le maire). Il n'y a donc pas de scandale à ce que J'Accuse et son équipe soient présents à la soirée de vendredi. Dire cela, ce n'est pas défendre le viol, les violeurs, le patriarcat, le masculinisme (le viol me répugne et je considère la condamnation de Weinstein comme une grande avancée), c'est défendre les grands principes de notre démocratie. Si Polanski et son film étaient exclus des César, ce serait s'asseoir sur la présomption d'innocence et sur l'état de droit, transformer une partie de l'opinion en tribunal et en juge suprême. Vendredi prochain, que le ou la meilleure gagne, et si Portrait de la jeune fille en feu rafle les récompenses, nous nous en réjouirons et les féliciterons.

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