Monos

Avec Monos, Alejandro Landes signe un film expressif et sensualiste sur la violence en Amérique latine.
Par Serge Kaganski

monosUne petite dizaine de jeunes gens jouent au foot les yeux bandés, reconnaissant la position du ballon grâce à des grelots. Ainsi débute Monos, en immersion dans ce match bizarre opposant deux poignées d'ados. Où sommes-nous ? Sur un haut plateau au-dessus des nuages et parsemé d'étranges ruines de béton, certes, mais où ? Colombie, Pérou, Bolivie, Argentine ? On ne le saura jamais. Et qui sont les membres de cette escouade qui semble tenir une femme en otage ? On n'en saura pas beaucoup plus. Et pour qui travaillent-ils : groupuscule d'extrême gauche, faction d'extrême droite, mafia ? Farcs, milice paramilitaire, narcotrafiquants ? Là encore, pas de réponse.

Alejandro Landes a expurgé de Monos toute référence politique, sociale, historique, géographique ou morale, et toute psychologie ou backstory, pour viser le paradigme, le mythe, le pur présent de l'action, et représenter des concepts plus généraux tels que la Jeunesse, l'Engagement, la Violence, l'Individu et le Groupe, la Nature et la Culture, l'Homme et l'Animalité... Il en résulte un film dont le propos demeure assez flou, mais l'essentiel est sans doute ailleurs, dans une mise en forme impressionnante. Car si l'on n'est pas très sûr de ce que Landes veut exactement nous dire (la violence est désormais un invariant des sociétés latino-américaines, quelle que soit l'étiquette partisane au pouvoir ? La jeunesse est toujours magnifique, même quand son « être au monde » est brutal ? L'homme est un loup pour l'homme ?), on est en revanche certain d'avoir été totalement saisi par Monos de la première à la dernière minute. Tout ici est puissamment expressif : les lieux (après le plateau qui ressemble à un Machu Picchu postindustriel, la jungle tropicale), les actrices et acteurs aux physiques singuliers, marquants, parfois androgynes, parfois cabossés, définitivement peu hollywoodiens, et imprimant le film du sceau de leur présence brûlante (mélange entre comédiens professionnels et filles et gars des rues de Medellin), l'impact physique d'une mise en scène ultra-sensorielle qui vibre de toutes ses ressources (photo splendide, bande-son démente de Mica Levi, violence latente ou explosive mais qui se tient toujours en lisière du hard-gore)... On s'interroge pendant ce film où la sensation l'emporte sur le discours : voyons-nous là une resucée à petit budget d'Apocalypse Now ? Un remake d'Aguirre la colère de Dieu, le mysticisme baba cool et le regard exotique en moins ? Une relecture techno de Tintin et le Temple du Soleil ? Ou un épisode de Koh-Lanta qui serait pour une fois magnifiquement mis en images et en sons ? En somme, Alejandro Landes est-il un grand cinéaste sensualiste prometteur ou un roublard qui disparaîtra vite des radars cinéphiles ? Pas évident de formuler une réponse, mais le simple fait de poser la question signale la force singulière de Monos, film qui tranche assurément avec le tout-venant.

De Alejandro Landes, avec Moises Arias, Julianne Nicholson... Le Pacte, sortie le 4 mars.  

 

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