Le secret de Lee

A l'occasion de la sortie de Burning, passage en revue de la filmographie de Lee Chang-dong, génial poète de l'idiotie.
Par Jean-Christophe Ferrari

lee chug sooVoilà un cinéma où la lumière insiste étrangement. Un cinéma traversé de larges et impromptus chatoiements. C'est, dans Peppermint Candy (2000), un rayon de soleil qui zèbre le visage de Yongho, alors que, allongé dans l'herbe par une belle après-midi de printemps, il contemple le pont sur lequel il a décidé de se suicider. C'est, dans le même film, la lueur des projecteurs éblouissant sa candide frimousse quand, jeune appelé, il mit tragiquement fin à la vie d'une jeune fille en lui tirant dessus par accident. Ce sont, dans Oasis (2002), les scintillements crépitant sur les murs du sombre galetas où la société laisse croupir Gong-ju, une jeune handicapée. Scintillements qui, comme par magie, se métamorphosent en un vol de colombe et de papillons. C'est, dans Burning (2018), un jet doré qui raie une cloison de la piaule dans laquelle Haemi offre son corps à Jongsu. C'est, dans Green Fish (1997), une radieuse journée d'été qui clôt une sombre suite de castagnes nocturnes et de crimes mafieux. C'est, dans Secret Sunshine (2007), le dernier plan du film : un arpent de terre sale qui, soudain, poudroie dans la lumière. Chose remarquable : l'action du film se déroule dans la petite bourgade de Miryang, mot qui, en coréen signifie « ensoleillement secret ». C'est cela : le monde, dans les films de Lee Chang-dong, baigne dans un ensoleillement secret. Pourquoi ? Ce phénomène d'illumination diffuse indique-t-il la présence d'une puissance transcendante ? D'une grâce céleste ? D'un destin secret ? Absolument pas. Pourquoi, alors, en faire usage ? Et bien pour décevoir et railler la volonté humaine, celle des personnages comme celle des spectateurs, de toujours vouloir donner sens à ce qui nous arrive. Non pas pour sublimer le moment mais plutôt pour l'investir d'une contrariante et incongrue épaisseur de réalité.

Idiotie

Ce n'est pas un scoop : la vie n'a pas de sens. Et le réel, comme l'a montré Clément Rosset, est frappé d'idiotie. Autrement dit : ce qui arrive s'avère stupide et sans raison. D'où, la prolifération, dans les films de Lee Chang-dong, de détails qui attirent d'autant plus l'attention qu'ils ne portent aucune signification et qu'ils résistent à toute entreprise herméneutique. Ainsi ces téléphones portables qui, sans cesse, nous font sursauter tant leur sonnerie est tapageuse. Ainsi ces camélias artificiels qui, alors qu'on se fait examiner pour une maladie grave, aimantent notre regard. Ainsi cette paire de lunettes posée de façon saugrenue sur le lit où baisent des amants. C'est parce que l'existence n'a ni signification ni cohérence que, sans cesse, les vétilles les plus triviales s'immiscent au coeur des situations les plus dramatiques. Des exemples ? Une grand-mère joue la nuit au badminton avec son petit-fils alors qu'elle vient juste d'apprendre qu'il est coupable de viol (Poetry). Une jeune veuve découvre, alors qu'elle cherche de l'assistance pour tenter de retrouver son fils kidnappé, que le seul homme sur lequel elle comptait est trop occupé à s'adonner, seul chez lui, à sa passion pour le karaoké pour remarquer sa présence (Secret Sunshine). Et quand, plus tard, le fantôme de son fils viendra lui rendre visite, c'est en train de pisser qu'il lui apparaîtra.

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