La horde suave

Jacques Audiard se frotte au western en adaptant le roman de Patrick deWitt, Les Frères Sisters. Et fait long feu
Par Frédéric Mercier

FRERES SISTERLe rideau s'ouvre sur une fusillade dans la nuit. Des éclats de voix percent l'obscurité puis, des éclats de poudre qui sont autant d'éclats de lumière. Il faudrait être un généalogiste du western pour se rappeler si d'autres fusillades nocturnes ont ainsi été filmées en plan large comme un feu d'artifice. C'est l'ouverture du film et sa meilleure idée formelle. Elle est assez rare pour demeurer inoubliable et emporter dans un premier temps l'adhésion au film comme à un genre que l'on croyait depuis une trentaine d'années devenu ressassant et mélancolique, toujours conscient de sa propre mort. Le film est véloce, souvent joyeux, et avance, notamment dans sa première partie, avec une rapidité qui fait même défaut aux séries télé westerns actuelles. Cela tient moins au caractère épique propre au genre qu'à un montage vif et fluide. Les séquences se succèdent au galop pour conter une course poursuite entre deux mercenaires et un prospecteur génial allié à un détective privé qui ont trouvé le moyen de faire fortune et rêvent d'inventer une société idéale. Les situations s'enchaînent sans temps morts, les portraits s'affinent très vite – en quelques répliques - et le réalisateur d'Un prophète ne manque pas d'idées de situations (même si la plupart sont dues au roman du Canadien Patrick deWitt). Mais la vitesse, l'efficacité même a son revers. A quoi sert-elle cette fameuse efficacité ? Pour le comprendre, il faut revoir cette première séquence. Si l'idée d'un point de vue graphique est étonnante, elle a aussi une conséquence immédiate. Elle escamote la violence. Celle-ci devient une idée abstraite, une donnée floue. Les deux frères Sisters tuent certes mais de loin. La fameuse violence des frangins sera donc toujours escamotée, excusée ou expliquée. Ainsi, rejetons d'un père violent et alcoolique, ils sont nés maudits. Si on les voit tuer à bout portant la mairesse peu amène d'une ville, c'est pour échapper à ses hommes de main. Légitime défense ! Si le personnage campé par Joachin Phoenix est censé être un affreux mercenaire, que voit-on ? Un type orgueilleux qui, au pic de sa cruauté, tire à l'aveuglette quand il est bourré mais sans égratigner personne. Quant à l'autre (John C.Reilly), il n'inquiète jamais. D'emblée, il apparaît en nounours sympathique. Bref, les frères Sisters n'ont rien d'une horde sauvage. Si bien qu'il est toujours agréable de se retrouver en leur compagnie. Et on passera sur le fait qu'ils pleurent plus qu'ils ne flinguent. Audiard escamote la violence comme il escamote l'enjeu même de son récit puisque jamais il ne montre de quoi sont censés être capables ces légendes de l'Ouest. 

Ainsi la fameuse efficacité d'Audiard – qui lui a enfin permis de gagner Hollywood – consiste à ne jamais filmer la violence, à ne jamais s'embarrasser de questions épineuses sur sa nature. Son efficacité consiste surtout à enchaîner les épisodes sans véritables scènes d'action. Ca ne l'intéresse pas. Comme le genre western ne l'intéresse pas (il le dit dans ses entretiens). Ce qui compte, c'est son éternel récit de filiation problématique, qui irrigue les genres, film noir (De battre mon coeur s'est arrêté), et film carcéral (Un prophète). Ici encore, il faut se débarrasser du père dont on a hérité le mal comme se défaire du père putatif, le terrible Commodore, propriétaire terrien sans scrupules, symbole de l'Ouest capitaliste et figure autoritaire qui fait régner sa loi. On pourrait rétorquer que c'est aussi cela qui fait un auteur : une obsession. Mais son désir de soumettre les lois du genre à sa morale familiocentrique le rend peu imaginatif. Pour montrer la conversion à la vie domestique de ses deux brebis galeuses, il leur fait se couper les cheveux. L'un prend même un grand bain rédempteur. Idées archi usitées qui révèlent le fond très chrétien de l'affaire. Et si le récit alterne chevauchées au ralenti et lectures en voix off d'un journal de bord, ce n'est pas pour le complexifier mais pour montrer en un raccord ce qui sépare le vieil Ouest du nouveau, civilisé et lettré. Si bien que ce western que l'on espérait novateur, capable de revitaliser le genre, se ratatine au fur et à mesure pour se révéler parfaitement consensuel.

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