La grande faim

Burning, le nouveau chef-d'oeuvre de Lee Chang-dong ou le cinéma comme éloge du vide
Par François Bégaudeau

leeL'opposition entre Ben et Jongsu, personnages principaux de Burning, est d'abord sociale. Porsche neuve pour Ben, pick-up pourri pour Jongsu. Ben le citadin, Jongsu le campagnard. Le nomade et l'assigné, ça marche aussi. Tout cela se défend, film à l'appui, et on a même rarement si bien marqué l'écart entre l'humanité perdante et certaine élite mondialisée, avec sa musique lounge, ses mugs, ses macs, ses cafés de coworking, ses filles émincées, ses intérieurs parquetés, ses restaurants qui font musée, ses salles de bains qu'on croirait d'hôtel - sans doute parce qu'inversement Ben passe la moitié de sa vie à l'hôtel.

Archétypique de certaine jeunesse coréenne dont le mutique Jongsu note entre ses lèvres qu'on ignore d'où elle tire sa richesse, Ben, de son propre aveu sans complexe, n'est jamais triste. Trop de sérieux empêche de s'amuser, dit-il à Jongsu, en une lapalissade révélatrice de son ajustement tautologique au monde. Ben et le monde, c'est ton sur ton. Ben est le monde. Et donc se sent bien partout. Facile à vivre, égal d'humeur, affable jusqu'au pénible, poli jusqu'à l'excès, réprime ses bâillements quand il s'ennuie. Même pendant l'après-midi chez Jongsu, à la campagne, il ne laisse échapper aucun signe de mépris, ni d'inconfort olfactif. Cet homme archi-contemporain, ce précipité d'époque, est cool comme Niel et fluide comme la 4G. Puissent les imbéciles qui s'obstinent à donner aux méchants des airs de méchants retenir la leçon.

Le désaxé

Ben est partout chez lui, et Jongsu nulle part. Du reste à Jongsu on ne connait pas de chez-soi - il déménage de sa chambre en ville sans qu'on l'ait vue, pour habiter en étranger chez son père absent. Ben se fond dans l'espace qu'il occupe, Jongsu est toujours déplacé. Un corps en trop. Un corps gênant et gêné, bras ballants, démarche dégingandée, boiteuse presque, qui le retarde, le met hors du rythme. Ben est synchrone avec le monde - maître de ses horloges? -, Jongsu est à contretemps, toujours un peu en retard sur la situation, hors-de-propos - pas de répartie, peu de réactions, des silences pour réponses. Retardé, et peut-être attardé. Légèrement neuneu. 

Jongsu est désaxé, et cela peut s'entendre géométriquement. Au coeur de l'unique rapport sexuel avec Haemi, et bien qu'une fusion dans l'instant serait jouable car le désir est là, son regard se désaxe. Se détourne de la jeune femme qu'il vient de pénétrer, et scrute le mur où tremble faiblement une tache de soleil, puis le dehors qu'encadre la fenêtre. Jongsu le bizarre regarde là où il n'y a rien à voir, là où niche le vide. Si Ben colle au monde, Jongsu évolue dans ses interstices, dans ses blancs, dans sa vacance. Il zone quelque part entre chômeur et travailleur, entre vouloir écrire et écrire, entre personne et quelqu'un.

Le cinéaste a choisi son camp. C'est Jongsu qu'il suit, c'est de lui coursier que la caméra emboîte le pas dès l'ouverture. Pendant la scène de sexe, l'axe de filmage s'ajuste à son regard oblique : un plan pour le mur ; un plan pour la fenêtre. Là où il n'y a rien à voir, là où le réel s'évide.

Il en est pour croire qu'on fabrique de l'art en corrigeant l'existant. En ajoutant de la matière à la matière. En recouvrant les couches du réel par d'autres couches plus présentables. En édifiant des mondes au carré, des surmondes. Ceux-là se veulent des démiurges. Des supplétifs de Dieu, comme Ben déclarant sans vergogne qu'il se donne sa cuisine en offrande, comme d'autres l'adressent aux dieux. Comme Ben s'arrogeant la prérogative de décider quelle serre agricole est inutile et mérite d'être incendiée, les démiurges disposent de la réalité. Les démiurges sont les dominants de l'art. Sous leur magistère sans partage, l'art est un caprice qui n'a pas de comptes à rendre à la réalité, autrement appelée nature, dont le postulat dandy (Jongsu risque une analogie entre Gatsby et Ben) veut qu'on la recrée, répare, rachète. Une brève scène où Ben maquille une femme ouvre sans l'explorer une piste narrative : l'omnipotent n'a pas fait disparaître Haemi en la tuant mais sous des couches de crèmes et d'étoffes haut-de-gamme. Il l'a redessinée à son goût. Déjà « passée sous le bistouri » au commencement du récit, Haemi en a remis une couche qui la rend méconnaissable. La fille originaire du même village que Jongsu, qui l'aime comme l'idiot Benji aime sa soeur Caddie dans un roman de Faulkner son écrivain préféré, est devenue une femme du monde.

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