La fin du rêve américain

Avec America, Claus Drexel donne la parole à une poignée d'habitants d'une petite ville d'Arizona traversée par la Route 66 pendant les présidentielles de 2016.
Par Nathalie Dassa

america«American Dream is dead », c'est sur cette phrase que s'ouvre le nouveau documentaire de Claus Drexel, après le polar Affaire de famille et le docu Au bord du monde ( 2014) qui explorait la vie des sans-abris à Paris. Le réalisateur français d'origine bavaroise nous plonge ici au fin fond de l'Arizona, à Seligman, petite ville écrasée par le soleil, traversée par la mythique Route 66, qui reliait Chicago à Los Angeles avant la construction de l'autoroute dans les années 80. C'est au bord de cette Mother Road, cette Main Street USA, que Drexel ausculte les états d'âme d'une poignée d'habitants qui dévoilent ce qui reste du rêve américain en novembre 2016. Soit à la veille de l'élection de Trump... Cowboy, Amérindien -de la tribu de ces Hopis qui vivent isolés en territoire navajo-, serveuse, barbier mexicain, vétérane du Vietnam, fossoyeur, disent ainsi leurs espoirs, leurs craintes et leurs désillusions. Partisan.e.s démocrates ou républicain.e.s partagent, face caméra, leur propre histoire. Nostalgie d'un passé perçu comme un Age d'or, évocation des bouleversements socio-politiques, patriotisme à tous crins, mais aussi appétit insatiable de liberté... Ils se confient tous sous l'objectif de Drexler, sous ce ciel bleu azur qui contraste violemment avec la terre rouge de l'Ouest américain. La lumière intensifie l'ensemble : travail superbe que l'on doit à Sylvain Leser, déjà directeur photo sur Au bord du monde, et qui privilégie ici le grand angle pour capturer toute l'immensité du panorama à la manière fordienne, tandis que résonnent les notes de piano de la bande-son d'Ibrahim Maalouf. Ces durs à cuire perpétuent obstinément un mode de vie anachronique, n'ont cure du «politiquement correct», portent le colt comme une seconde peau, boivent, se, droguent, chassent. Ils ne comptent que sur eux-mêmes, rejetant l'Obamacare qu'ils estiment destinés aux faibles. Avec un humour caustique, mais sans jamais s'ériger en juge, Drexel capte ainsi tout un pan de la réalité américaine, où règne d'abord la culture des armes à feu, sa banalisation même. En témoigne cette mère qui déclare, d'un ton très naturel, que son bébé aura sa première arme à cinq ans, comme son frère : « tout dépendra de sa maturité ». Ou encore cet homme qui nous confie, avec plus d'une vingtaine de fusils alignés derrière lui, « le problème avec la violence armée, c'est pas les armes, mais la mentalité des gens ». Comme si du rêve américain ne subsistaient plus, au sein de ces paysages grandioses où gisent des carcasses de belles voitures rétro, que le désir vain d'un retour en arrière et l'état d'esprit très cowboy de ces rednecks, profondément attachés à leur pays. Mais ce n'est pas tant dans ce qu'on apprend -rien de nouveau sous le soleil conservateur de l'Amérique profonde - que dans le ton, acerbe, dans les propos à la limite du délire, que réside l'intérêt du film. Qui brosse ainsi le portrait de la base de l'électorat de Trump.

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