Justice pour toutes

C'est un des plus poignants documentaires de ce début d'année, A Thousand Girls Like Me. A propos d'une jeune fille afghane violée par son père, qui cherchera réparation dans une société patriarcale.
Par Louis-David Texier

afghanistanAlors qu'elle regardait la télévision, en 2014, la réalisatrice afghane, Sahra Mani, reçut comme un coup de poing la confession d'une jeune femme qui, devant des millions de personnes, expliquait avoir été abusée sexuellement par son père depuis son enfance. 

Caméra à l'épaule, et accompagnée d'une petite équipe très mobile, Sahra Mani suit pendant trois ans Khatera, ses deux enfants et sa mère. 

Sillonnant les rues de Kaboul, entre administrations débordées et tribunaux récalcitrants, Sahra Mani filme des centaines d'heures de rush, sans savoir ce qu'elle pourra en tirer et encore moins si elle pourra aller au bout du combat judiciaire de Khatera. 

Plusieurs fois violemment sommée d'arrêter son tournage, la cinéaste risque sa vie, elle, la femme qui prétend sonder cette société d'hommes. 

Les menaces viennent également des frères du père honni de Khatera, qui a toujours joui d'une très honorable réputation au sein de sa communauté.

Au moment du tournage, Khatera a 23 ans, mais elle en paraît déjà bien plus. Elle est en attente de son deuxième enfant né de l'inceste, tout comme sa première fille, encore en bas âge. La caméra la montre au plus près, enfermée entre les quatre murs nus de sa maison.

Recluse avec sa fille et sa mère, Khatera passe des heures à se battre contre une administration corrompue, seulement équipée d'un antique téléphone portable, sur lequel la joignent son avocat et une juge de la Cour principale de Kaboul, qui la soutient depuis le début. 

Elle est celle par qui le scandale arrive, et qui salit l'honneur de toute une famille. Sahra Mani la montre sans pathos ni complaisance en proie au doute et à l'abattement quand on la soupçonne carrément de « sexe immoral » (hors mariage), ou quand elle s'épuise à expliquer sa situation à de potentiels futurs parents adoptifs, pour l'enfant dont elle doit bientôt accoucher. 

Avec tact et pudeur, l'image parvient à capter la résignation et la lassitude extrême qui se lisent sur le visage de Khatera. Son frère, qui s'est tu quand son père s'enfermait avec sa petite soeur, refuse désormais poliment mais fermement d'être filmé : rejeté lui aussi, il ne retrouve pas de travail. 

Exceptionnel à tous points de vue, le documentaire de Sahra Mani représente un véritable tour de force cinématographique et un chef-d'oeuvre du genre. Pudique, fidèle et engagé, tout en parvenant à chaque instant à conserver la bonne distance avec son sujet. 

Après des années de tergiversations et d'incrédulité, le père de Khatera sera condamné à la peine capitale. Accueillie par la France, elle décollera de Kaboul avec ses deux enfants, en laissant derrière elle sa mère, indéfectible soutien. 

Mais pour une Khatera sauvée de l'enfer, combien en reste-t-il, à Kaboul et ailleurs ?

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