Highway in hell

Ognjen Glavonic montre avec Teret comment l'Histoire peut écraser un pays. Aussi étouffant que réussi.
Par Damien Aubel

teretLe poids de l'Histoire. Formule galvaudée, à laquelle Ognjen Glavonic redonne justement tout son poids. Celui du camion au volant duquel Vlada sillonne les routes, en 99, au plus fort de la guerre du Kosovo, pour acheminer un mystérieux chargement vers Belgrade. Un peu comme si un Clouzot sous sédatif rencontrait Kafka : une hiérarchie aux motivations obscures, un pion dans leurs mains et au volant, un camion. Pour qui a vu Depth Two, le documentaire du réalisateur, une hypothèse dissipe rapidement le mystère : en 1999, des centaines de cadavres d'Albanais avaient été exfiltrés vers la Serbie pour camoufler un crime de guerre. La cargaison de Vlada serait littéralement un poids mort, le poids des morts transportés. Mais Teret reste à dessein vague : un vague qui semble la traduction de l'atmosphère suffocante et terne qui écrase le pays. Car tout semble baigner dans les vapeurs de brumes qui montent des Enfers : grisaille de plomb, grisaille pesante. 

Et Vlada (Leon Lucev, très convaincant en fétu trimballé dans l'antichambre de l'enfer de l'Histoire, paradoxalement taillé en lutteur) lui-même, taciturne, est un bloc minéral, comme plombé à son tour, en voie de pétrification. Même la mémoire héroïque, celle de la résistance aux nazis semble s'être figée, pétrifiée sous les monuments qui ont été érigés à sa mémoire. Comme si tout ce qu'il y avait de noble, d'humain, tout ce qui, issu du passé et de son souvenir, pouvait racheter la noirceur des crimes du présent était aussi privé de vie, réduit à l'état de masse inerte, inamovible. Le seul mouvement possible dans ce monde sous chape est centrifuge : la fuite. Tel ce jeune autostoppeur, un musicien, qui fuit le pays. Physique élémentaire de l'Histoire, dont les lois de la gravité ne sont pas celles d'une attraction, mais d'une répulsion. 

Mais Glavonic s'émancipe du poids de l'allégorie sur l'Histoire, ses secrets pesants, ses mystères étouffants, toute cette imagerie pondérale qui aurait pu lester le film d'une lourdeur démonstrative. Ce qu'il montre d'abord, c'est quelque chose qui n'a rien d'abstrait : la façon dont un pays, une population, sont littéralement écrasés par la guerre. Comment celle-ci s'infiltre dans les corps, les ralentit, épuise l'énergie. Comment elle contamine la nature, la transforme en un éternel automne. Comment elle sape l'élan vital. 

Mais surtout, il reste un désir qui, lui, n'est pas entravé, pas écrasé. Le désir qui est la pulsion originelle du cinéma, celui de voir. Pas seulement parce que le spectateur est comme défié par les portes closes du camion, que l'opacité redouble sa volonté de mettre au jour ce qu'on lui cache. Mais aussi parce que le film emprunte des chemins de traverse ; qu'il nous fait assister à un mariage ; qu'il suit la trajectoire du briquet de Vlada, qu'on lui dérobe... Bref, la curiosité de la caméra de Glavonic est toujours en éveil, son attention est mobile. Alerte, vive, légère en un mot. Comme pour conjurer toute cette pesanteur.

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