Feu sacré

Filmant un incendie près du village de ses parents, Oliver Laxe croise dans Viendra le feu réalisme ethnographique, microsuspens et souffle lyrique.
Par Serge Kaganski

affiche laxeAprès le très beau Mimosas, Viendra le feu confirme et précise les données du cinéma d'Oliver Laxe : appétence pour les acteurs amateurs, goût des vastes paysages, lien quasi organique avec la nature, indifférence aux scénarios et dialogues trop explicites, penchant pour les voyages et déplacements (ce Parisien d'origine galicienne a vécu au Maroc et en Espagne). Après avoir tourné Mimosas dans l'Atlas marocain, c'est dans la région d'origine de ses parents qu'il a posé ses caméras pour Viendra le feu. La Galice, c'est un peu la Bretagne de l'Espagne, mais Laxe filme ici la Galice intérieure et montagnarde plutôt que celle - plus connue - des embruns océaniques : un territoire austère, reculé, taiseux, tissé de montagnes, de forêts grandioses et de petits villages enclavés. C'est dans l'un de ces villages que débarque Amador, un quadragénaire cabossé, solitaire, avare de mots. Il sort de prison et revient vivre chez une vieille paysanne du coin que l'on devine vite être sa mère. L'homme est mal vu au village car il a été condamné pour pyromanie. Mais si l'on s'en tient à ce que montre le film, il ne semble pas sur le point de récidiver. Ses jours s'écoulent paisiblement, presque avec ennui : dormir, manger, s'occuper des quelques vaches que possède sa mère, bref reprendre contact avec le monde, retrouver un rythme et une occupation quotidiens.

Viendra le feu a des faux airs de western : les paysages sont vastes, les hommes sont rudes, et tels des Indiens, les habitants font corps avec ces lieux depuis des temps immémoriaux. Dans la première partie, il se passe peu de choses sur le plan dramaturgique, mais le film capte l'attention par la suspicion latente qui pèse sur Amador et par la manière sobre et attentive de filmer les espaces, les gens et leurs occupations. Un style qui suggère aussi la présence d'une menace diffuse, mystérieuse, comme dans la superbe séquence inaugurale d'abattage d'arbres. Et puis il y a ce titre, Viendra le feu, comme une promesse qui finit par être tenue : un gigantesque incendie embrase les forêts et montagnes alentour. On ne sait pas si Amador en est à l'origine et le film ne tranchera pas vraiment la question. Laxe a préféré filmer le feu dans sa puissance concrète et symbolique, dans sa force indomptable, meurtrière, inquiétante, ainsi que dans sa dimension spectaculaire, allégorique, purificatrice. Il semblerait que jamais équipe de tournage n'ait pu filmer un véritable incendie de façon aussi rapprochée et il faut reconnaître que ces séquences époustouflantes se passent de mots ou de scénario. Le feu, sa nature entre bien et mal, son origine qui se confond avec les peurs et avancées originelles de l'humanité, sa force tellurique, tout cela suffit à produire du cinéma. À la fois modeste et ambitieux, dépouillé et spectaculaire, documentaire et légendaire, laissant finalement plus de questions que de réponses, Viendra le feu détonne par sa singularité.

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