Contre les ennemis du rire

Invisible depuis sa sortie, Cinq et la peau, sorti en 1982, est enfin restauré. Signé d'un esthète errant, Pierre Rissient.
Par Jean-Christophe Ferrari

cinq et la peauUn vol d'oiseau léger au-dessus de la mer. Puis un travelling sur les rues de Manille. Un film comme une guirlande de vignettes colorées – rouges, jaunes, bleus. Des pièces vides où l'on fait l'expérience d'une vie accordée à la lumière. Des femmes alanguies. Des tableaux, des sculptures, des objets malais. Des fruits, du jus de citron. Des ritournelles jazz ou blues : « Blue Moon », « Bye Bye Blackbird ». Et Ivan (Féodor Atkine) qui, d'hôtel en hôtel, de bar en bar, de femme en femme, essaie de suivre le printemps à travers le monde. Ivan qui ressasse son passé, le questionne. Ivan qui, dans la rumeur sucrée de l'archipel des Philippines, essaie de se rassembler, d'éprouver son centre. Soudain une voix rauque : « De toutes les fringales, la plus forte est celle que j'ai de moi ». Une voix – celle du cinéaste, pas celle de l'acteur - qui cite aussi bien Pessoa que Whitman. Avec Cinq et la peau, Pierre Rissient propose tour à tour un voyage initiatique, un pamphlet politique contre « les ennemis jurés du rire de l'homme » et un poème de l'errance. 

Comme le génial auteur du Livre de l'intranquillité, l'homme de cinéma a compris que nous n'existons que dans nos reflets. Dans nos éclats qui nous éloignent de nous-mêmes. « Rassembler mes planètes pour me retrouver en moi-même ». Ou encore : « C'est du lointain de nous-mêmes que nous sommes en quête ». C'est pour cela que le son ici ne s'accorde pas à l'image. C'est pour cela que la voix, sans cesse décalée, qui porte et traverse Ivan n'est pas la sienne. Quelles expériences permettent-elles de s'incorporer en autre chose que soi-même pour ne plus penser à soi-même ? Citons l'alcool, le cinéma, les femmes. Le film emprunte son titre à un vin chinois. Sur le nom duquel on peut rêver : cinq parfums et la peau, cinq parfums plus l'écorce, « la peau des choses qui sécrète les parfums ». En effet « l'ébriété est une fracture. Elle éloigne de vous et rapproche de moi ». De même le cinéma. Des figures de réalisateurs s'agrègent à la rêverie du film. Comme des corsaires. Comme des frères que Rissient a connus personnellement : Fritz Lang, Raoul Walsh, Lino Brocka, Gerardo de Leon. 

De même les femmes car « il arrive que des femmes agrémentent votre espace » pour « des aventures brèves comme des vacances qui coulent ». Le film est parcouru de frissons érotiques intenses (Eiko Matsuda, l'actrice de L'Empire des sens, y joue une partition). Qu'on songe seulement à la scène, sublime, ou Ivan, réveillé la nuit par des cris de plaisir provenant d'une chambre voisine, cherche à retrouver la femme – la bouche – qui en est l'origine. Pour lui faire l'amour en silence. De sorte « qu'elle entende son cri à l'intérieur de soi ». De sorte qu'elle s'entende crier uniquement à travers ses yeux à lui, Ivan. Cinq et la peau est une rêverie égotiste et libertaire. Un chant pirate qui fait songer aussi bien à un film expérimental non tourné de Sternberg qu'à un inédit qu'aurait écrit Lafcadio Hearn ou Pierre Loti s'ils avaient lu Michel Butor. Et voilà la chanson d'amour qui toujours recommence. Et voilà que de nouveau nous voyageons à la recherche du printemps à travers le monde...

 

 

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