C'est ainsi que le monde finit

Laszlo Nemes, qui pour Le Fils de Saul avait fait la couverture de Transfuge, revient avec un magnifique film, Sunset. Une plongée mélancolique et métaphysique au coeur de l'Empire austro-hongrois.
Par Jean-Christophe Ferrari

sunsetDepuis combien de temps un film ne s'était-il pas ouvert sur une telle apparition ? Sur un dévoilement si pur qu'il cèle aussi une insondable énigme ? Depuis quand n'avions-nous pas vu un visage ? Un visage dont, tels ceux de certaines actrices du muet, la nudité éclot dans une manière de halo métaphysique ? Un visage dont on ne sait d'abord rien si ce n'est précisément qu'il est un visage, avec son altérité, son étrangeté, sa mobilité, ses frémissements, la phosphorescence de sa peau, l'intensité de son regard ? Nous apprendrons vite que ce visage a un nom : Irisz Leiter. Que nous sommes à Budapest, pendant les années 1910, dans l'une des chapelleries les plus distinguées de l'empire austro-hongrois. Que cette jeune femme à qui on fait essayer des chapeaux est venue en ces lieux afin d'y obtenir une place. Pourtant, malgré ces informations, le caractère d'obscure épiphanie de ces premières minutes imprègnera tout le film. D'autant que, comme Irisz, le spectateur est transporté dans une réalité indéchiffrable. Dans un monde archaïque où les éléments – feu, eau, terre, air –, renvoient à des forces qui hantent l'âme humaine. Pourquoi, après avoir été employée à Trieste, a-t-elle soif de revenir à ses origines ? A cette boutique chatoyante, lustrée, qui fut jadis la propriété de ses parents ? Quelle vérité ou quel mystère espère-t-elle y trouver ? Nous ne le saurons jamais vraiment car la voilà emportée dans un tourbillon d'énigmes. Qu'est-il véritablement arrivé à ses géniteurs ? Pourquoi leur brillant commerce s'est-il évaporé dans un incendie ? Aurait-elle un frère dont on ne lui aurait jamais parlé ? Et, si oui, quel malheur s'est-il abattu sur l'exquise comtesse qui, dit-on, fut son amante ? Quant à Brill, le nouveau patron de la chapellerie Leiter, quel sort réserve-t-il réellement aux plus séduisantes de ses subordonnées ? 

Comme dans les plus virtuoses, les plus profonds, des films d'Ophuls, la mise en scène de Laszlo Nemes soulève un corps de femme pour le propulser dans un espace peuplé d'obstacles. Son élan s'arrête d'abord devant ces barrières. Puis les contourne. Bute de nouveau. S'en sert comme adjuvants pour porter une quête d'autant plus éperdue que ces obstructions ne sont pas uniquement spatiales : elles sont aussi visuelles, elles sont aussi sonores. Son regard est empêché par des cloisons, des rideaux, des paravents, des murs. Son ouïe parvient mal à isoler et identifier des sons déterminés, la rumeur du monde mêlant et confondant aussi bien les musiques que les bruits. Distribuant selon différentes intensités de fréquence les multiples langues parlées dans le Budapest de l'époque. 

Equivoque

Une figure féminine lancée dans le tourbillon de l'existence, donc. Sauf que, à la différence des personnages d'Ophuls, ce n'est pas à la grâce qu'aspire son intensité vitale. Mais à la justice. C'est-à-dire à la possibilité de discerner le bien et le mal ; le mal n'étant pas ici un simple épouvantail agité par les dévots et les moralisateurs, mais une réalité autonome. Plus qu'au cinéma d'Ophuls, Sunset fait alors songer à celui de Béla Tarr dont Nemes, on le sait, fut l'assistant réalisateur sur L'Homme de Londres

C'est qu'ici, en effet comme dans Damnation ou Le Tango de Satan, il est bien difficile de démêler le bien du mal. C'est qu'ici le réel est équivoque, incertain. Incertitude qui se répercute sur les intentions des personnages. Est-ce vraiment le désir de vérité et le souci de son bon droit qui animent Irisz ? N'est-elle pas portée par des motivations plus troubles ? Par des instincts destructeurs qui la conduisent à voir le vice et le crime partout ? Et à projeter sur le monde le mal qui est en elle, ainsi que le lui reproche l'une de ses collègues ? Prenons l'exemple du frère. Existe-t-il vraiment ? Le fantasme-t-elle ? S'est-il noyé dans le Danube ? A-t-il survécu à l'immersion dans les eaux glacées du fleuve ? Est-il réel, donc ? Ou bien constitue- t-il le double maléfique d'Irisz ? Hypothèse que validerait le fait qu'à la fin du film - au milieu des gisants, des cris et des flammes éventrant la chapellerie - celle-ci s'habille avec des vêtements d'homme.

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