Brafa-buleux !

Du 26 janvier au 2 février dernier, le monde de l'art prenait la nationalité belge. La Brafa ouvre ses portes à Bruxelles, conjuguant exigence et atmosphère bon enfant. Extrait de notre journal de bord sur place.
Par Damien Aubel

bravaDans le tohu-bohu de la grande transhumance des foires d'art, il existe un havre de luxe, de calme et de volupté esthétique : la Brafa, dont l'ambiance ni compassée, ni bling-bling, sied autant aux flâneurs qu'aux collectionneurs chevronnés. La vieille dame bruxelloise, qui vient de souffler ses 65 bougies, ne fait pourtant pas son âge. Les 133 galeries, où voisinent toutes les époques au coude-à-coude, dans une réjouissante indifférence aux raides cloisonnements de l'histoire de l'art, se visitent avec l'excitation d'un gamin ouvrant un coffre au trésor inépuisable. Mais la profusion n'est jamais asphyxiante. Jamais intimidante non plus la présence des grands noms de l'art moderne, sur lesquels veillent, aux deux extrémités du spectre temporel, les maîtres d'autrefois (superbes Jacob Grimmer chez la Parisienne Florence de Voldère) et quelques agitateurs de l'art contemporain. Sans oublier une bonne dose de dépaysement, les arts extra-occidentaux imposant, comme chez Charles-Wesley Hourdé (Paris) leurs lignes élongées et énigmatiques.

Mais si la Brafa fait figure de cocon de beauté au coeur de la grisaille de ce début d'année, elle n'a rien d'une bonbonnière désuète. Au contraire. Le chaland – ou le simple amateur – qui butine de galerie en galerie a les sens sans cesse sollicités, l'esprit toujours stimulé, voire inquiété. Rien de confortable dans ce défilé d'oeuvres, comme si les exposants prenaient un malin plaisir à bousculer nos attentes et nos perceptions. Voici une très belle Apparition (2016) de Ronan Barrot, sur le stand de Claude Bernard (Paris) : mais n'est-elle pas plutôt une « disparition », tant la figure humaine semble se dissoudre dans la peinture ? Même les valeurs sûres, comme les Buffet de Taménaga (Paris), avec leurs lignes qui architecturent moins les volumes et les formes qu'elles ne semblent les cisailler, rappellent que la peinture est d'abord une perturbation visuelle, une remise en cause et en question des formes. Et parmi ces dernières, les plus simples, les plus canoniquement géométriques font également les frais de cette subversion de la représentation. Le triangle de ce Sam Francis (acrylique sur papier), chez Harold t'Kint de Roodenbeke (Bruxelles), par ailleurs président de la Brafa, est attaqué par des éclaboussures de couleurs comme par un acide. Et l'immense disque rouge du Mexicain Bosco Sodi (né en 1970), point focal du stand de la galerie de la Béraudière (Bruxelles), lorsqu'on s'en approche a la consistance, les irrégularités et les crevasses d'une terre calcinée. Comme si ce Red Circle était lui-même victime du réchauffement climatique...

Et c'est tout notre conditionnement de spectateur, nos routines de visiteur, qui sont déroutées. La Boon Gallery (Knokke-Zoute) est une petite foire de l'art cinétique et optique à elle toute seule. Les machines ludiques, à l'extravagance discrète de Pol Bury, ou les étonnants effets de volumes et d'ombre de l'Italien Turi Simeti (3 Ovali Rossi), introduisent du jeu dans notre expérience habituellement statique de contemplation, nous incitant à suivre des mouvements bien réels (Pol Bury) ou à nous déplacer pour accentuer les jeux sur les ombres et les volumes (Turi Simeti). Et que dire des extraordinaires sculptures des années 60 de Lynn Chadwick (Osborne Samuel Gallery, Londres) ? Elles ébranlent toutes nos classifications : matière minérale – le fer – mais formes végétales... Même tremblement de la certitude sur le stand de Samuel Vanhoegaerden (Knokke) qui déploie, dans une pénombre qui en accentue la portée onirique ce qui est peut-être le clou de la foire : treize toiles et une vingtaine de dessins de l'ange du bizarre de la peinture belge, James Ensor. Nous, on retient surtout ces Ballerines muées en marguerites (huile sur toile) : une marée de filles-fleurs, en tutus ou en corolles, on sait plus trop, comme si Degas, un jour de fièvre, avait croqué ses petits rats bien-aimés... Et, se dit-on, en quittant à regret l'imposante bâtisse où s'alignent les galeries, Ensor pourrait bien être la figure tutélaire de cette Brafa. L'incarnation de la haute exigence qui a présidé au choix des oeuvres, et privilégié l'étonnement, le dérèglement des sens et du sens.

 

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